Le poids du temps : Lutz Seiler

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Surtout, ne vous laissez pas impressionner, écraser, par le titre ! Lutz Seiler, auteur allemand né en 1963 à Thuringe, nous offre un beau recueil de nouvelles, « autofictives », qui nous plongent avec sensibilité et délicatesse dans l’ex-Allemagne de l’Est. Né dans un milieu ouvrier et lui-même maçon, puis menuisier, avant de devenir écrivain, il rend hommage ici à ses pairs.

Loin de l’idéal soviétique vantant un prolétariat triomphant, ces travailleurs de RDA se virent imposer un quotidien gris, aussi gris que les nuages de pollution industrielle planant sur les villes et les nouveaux quartiers construits pour accueillir ceux qui ont quitté leur village. A eux les « joies » des trois-huit, des appartements vétustes et sonores, du dur labeur la semaine qui permettra d’acquérir un jour, à force, un petit lopin de terre sur lequel on cultivera un potager ou construira sa maison, retrouvant ainsi un peu de nature en ville.

Dépassant la simple chronique du quotidien de ces familles ouvrières, Lutz Seiler compose, par la force de son écriture et l’acuité poétique de son regard, un univers insolite et envoûtant. Son talent à capter l’infime, à déceler l’étrange et le grotesque, happe le lecteur. D’une nouvelle à l’autre, on ressent le vacillement, la fragilité, qui font de chaque personnage un héros du « combat ordinaire ».

Ainsi, ce personnage qui marche, « le bègue », dont on ne connaît pas le nom, pour qui chaque mot à prononcer est une torture, fascine, par sa démarche et sa façon de fumer sa cigarette, le jeune Lutz Seiler qui se met à le suivre de façon obsessionnelle. Le bègue devient , lui qui est toujours sur la touche et condamné à la solitude, l’incarnation d’une promesse pour l’adolescent d’un avenir plus libre, un avenir pour ceux qui avancent, tracent leur chemin.

Il y a aussi Gavroche, une jeune fille joueuse émérite d’échecs, qui, avec sa casquette et son rire, l’armant d’un charme fou lors des tournois qu’elle enchaîne, fait se morfondre de nombreux soupirants et jettera son dévolu sur Lutz Seiler alors étudiant. Ils voyageront ensemble en train dans l’ex-URSS pour que la belle puisse se mesurer à d’autres joueurs, de gare en gare.

Il y a également Heike, quand le narrateur était enfant, qui était presque inatteignable, intouchable, tant elle était belle. Telle une princesse, elle le consolait de la dureté du monde.

Et aussi le père qui entraîne sa famille chaque week-end dans le jardin ouvrier qu’on leur a attribué pour construire, petit à petit, leur maison. Cet homme taiseux ne partage avec son fils que la partie hebdomadaire d’échecs du samedi soir lorsqu’ils dorment dans le petit cabanon qui leur sert de bivouac. Un jour, alors que Lutz a 13 ans, il perd contre son propre fils. Le choc est rude, nul mot n’est prononcé, mais ils ne joueront plus.

Une succession donc de personnages et de situations qui marquent le narrateur et procurent de l’intensité, du relief et de la lumière à ces années de jeunesse passées en RDA. Une jeunesse profondément marquée par la culpabilité et l’incommunicabilité. Le narrateur ne se sent jamais à la hauteur des exigences des autres, que ce soient ses parents, ses professeurs ou ses compagnes. Il a peu de prise sur le monde qu’il comprend peu. Mais c’est avec brio qu’il établit avec le lecteur une réelle proximité.

Un recueil de nouvelles qu’il faut découvrir absolument pour leur singularité. Lutz Seiler est un auteur reconnu en Allemagne, considéré comme un poète important. Il a aussi écrit un roman, Kruso, publié en 2014, dont les éditions Verdier nous annoncent, fort heureusement, sa traduction prochaine. Gageons qu’il sera aussi reconnu chez nous ! Lisez-le, je vous promets une belle découverte, une réelle voix à entendre.

Sorti en février 2015.
Coll. « Der Doppelgänger »
Traduit de l’allemand par Uta Müller et Denis Denjean

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2 réflexions au sujet de « Le poids du temps : Lutz Seiler »

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