Tryggve Kottar : Benjamin Haegel et Marie Boralevi

 

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Tryggve Kottar vit en ermite « à la lisière d’une forêt, là-haut dans le grand froid », quelque part en Scandinavie. Il est arrivé un jour au volant de sa « Blue Star » 1978 dans ce coin isolé, à l’écart du hameau de Flötbäcksles gens scrutent « l’avenir avec indifférence » et cultivent « une douce résignation noyée dans l’aquavit de pommes, de prunes et d’airelles ». D’où vient-il, pourquoi est-il ici, on ne le sait pas. Ce que l’on sait en revanche c’est que la rencontre qu’il va faire avec un élan, à la saison des amours, va profondément perturber le cours de sa vie qu’il souhaitait rassurante, paisible, immobile, entièrement vouée à la contemplation de la nature et au travail du potager. Ce premier roman de Benjamin Haegel, illustré par l’artiste-graveuse Marie Boralevi, est une fable étrange et envoûtante qui mêle et fait s’affronter l’humain et l’animal. La fascination, la peur et le trouble érotique se bousculeront dans l’esprit de Tryggve Kottar. La Nature deviendra-t-elle trop grande, trop sauvage pour lui ?

La vie que menait Tryggve Kottar jusqu’à présent était bien calme et ne sortait pas du cadre qu’il avait soigneusement délimité : cultiver ses légumes, fendre du bois, observer la nature, les animaux, les insectes, se chauffer au soleil, se « couler » dans son fauteuil « capitonné aux oreilles Wings », se faire une infusion et monter se coucher dès les premiers bâillements le bougeoir à la main et un bonnet de nuit sur la tête. Toute une série de rituels qu’il a mis en place afin que les jours se succèdent paisiblement, sans se violenter, sans s’inquiéter, juste en prenant soin de se nourrir, se chauffer, stopper au besoin les pensées vagabondes, aventureuses, tout en restant attentif à la forêt, au ciel, aux cours d’eau…

« En voilà une vie calme. Je me sentais tiré d’affaire, sauf. Mes jours coulaient, heureux. Je florissais. Je me mouvais aisément en ces lieux. Une vie sans espoir, mais, en contrepartie, sans désespoir non plus. Ni haut ni bas. Un bonheur stable et rigoureux, envié de tous. Tandis que le monde se tue à la tâche, je reste là, béat et satisfait. La Terre peut s’inonder, Tryggve Kottar, sur sa colline, demeurera. Je souris à cette idée et avale ma dernière pomme de terre. Je suis si paisible ! »

Un retour à la nature pour se protéger et faire de son foyer « un havre ». Ne fréquenter les hommes que par absolue nécessité : Tryggve Kottar ne descend au hameau que lorsqu’il échange ses légumes contre le pain d’Anton le boulanger ; il n’aime guère ces moments-là…

Il y a dans l’univers de Tryggve Kottar une certaine félicité mais aussi une menace, sourde. Son quotidien est certes rempli de joies simples, de besoins vite satisfaits, de cadeaux que lui prodigue la nature mais la sérénité n’est pas constante. Ainsi, l’automne, lorsqu’il arrive, lui provoque toujours un « léger pincement au cœur, dont la signification restait une énigme » ; et l’hiver le confronte à l’ennui, quelquefois douloureux. De plus, il préfère les nuits aux jours, se sentant davantage à l’abri lorsqu’il rêve :

« Plus que mes jours, j’aimais mes nuits. Tous mes sens étaient présents, quelquefois même plus affûtés. L’agaçante notion du temps se dissipait et ne revenait, douloureuse, qu’au réveil. Je visitais d’étranges contrées, survolais de hautes montagnes, rencontrais toutes sortes d’animaux et au matin j’interprétais ces images et leurs mystères d’une façon arrangeante ; inutile de se tourmenter. Je me couchais de plus en plus tôt, au premier signe de fatigue, et je siestais jusqu’à trois fois par jour. Tout était prétexte à dormir et à rêver et pour cela mon fauteuil était remarquable ; entre ses bras je m’endormais d’un battement de cils ».

Ses angoisses diffuses trouveront leur support lorsqu’il sera confronté à un élan, majestueux et massif, en plein rut, dont les brâmes et les accouplements violents perturberont ses nuits chéries. Il se réveillera chaque matin fourbu, désorienté et redoutera à chaque instant de tomber nez à nez avec cet animal « libidineux », « imperturbable », au membre génital impressionnant, presque fantastique.

La rencontre entre l’homme et l’animal vire au duel et Tryggve Kottar ne se sent pas de taille :

« J’avais l’étrange impression qu’il me lançait un défi, que je ne savais comment relever. Je ne pouvais pas rivaliser avec un élan. Je ne rivalisais déjà pas avec un homme. Mon dos était fragile, mes bras maigres, mon visage fantastique. De plus, j’étais acariâtre, misanthrope et sans ambition. J’étais accompli dans ma veulerie, on ne pouvait faire mieux ».

Le récit alors s’emballe, dans une sorte de transe, de même que croissent la peur et le désir mêlés de Tryggve Kottar. La nature, dans ce qu’elle a de plus sauvage, de plus vivant, enfièvre son corps et son esprit. Jusqu’où ira Tryggve Kottar ? Quelle part sera victorieuse : l’animalité ou l’humanité ? L’homme sera-t-il terrassé par l’élan ?

L’écriture de Benjamin Haegel m’a véritablement happée. Touchant à la fois les sens et l’analyse, l’introspection, elle questionne singulièrement la raison, le désir, la violence. Son style élégant, volontiers recherché, s’ensauvage aussi de notes crues et nous trouble vraiment.

Les illustrations de Marie Boralevi complètent à merveille cette fable étrange. Ses personnages mi-hommes, mi-bêtes, tout de plumes, poils, bois, guerrières et guerriers effrayants, menaçants ou blessés, semblent sortir des rêves de Tryggve Kottar et nous entraînent dans une danse vaudou, chamaniste.

 

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J’ai eu la chance de voir ses dessins exposés lors du Festival du Premier Roman de Laval en Mayenne, au sein du Musée d’Art Naïf et des Arts Singuliers où avait lieu une rencontre avec l’éditeur du Chemin de Fer, François Grosso, accompagné de deux auteurs de son catalogue, Benjamin Haegel et Michèle Lesbre. Ses « figures chimériques », pour reprendre l’intitulé de l’exposition, dans leur taille originale étaient réellement marquantes. Je vous invite à visiter son site pour mesurer la force de ses œuvres.

C’était donc le deuxième volet de mes découvertes des Editions du Chemin de Fer, après Inquiétude de Michèle Lesbre et Ugo Bienvenu. Je serai très heureuse de les poursuivre cet été avec Anne, du blog Des Mots et des Notes, qui m’a très gentiment invitée à participer à une semaine thématique consacrée à l’éditeur. A bientôt donc, et d’ici-là, n’hésitez pas à vous plonger dans le catalogue de cette savoureuse et nécessaire maison d’édition.

 

Publié par Les Editions du Chemin de Fer en mars 2015.
Coll. « Voiture 547 »

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Cette ville te tuera : Yoshihiro Tatsumi

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Japon, années de l’après-guerre. Le pays veut renaître de ses cendres. Résolument orienté vers l’avenir, la modernité, il laisse enfouis sous les décombres les traumatismes. La reconstruction est à l’ordre du jour et cet élan vers le progrès conduira à ce qu’on a appelé le « miracle économique japonais » (1965-1970). Mais alors que le pays prospère, nombreux sont les laissés-pour-compte. Ce sont ces exclus, entassés dans les villes qui ne cessent de croître, les mégapoles, que va dessiner Yoshihiro Tatsumi (1935-2015). Inventeur du gekiga (manga pour adultes) à la fin des années 50, alors qu’il avait une vingtaine d’années, il décrit une réalité sombre et désespérée. Sa colère contre une société qui se rengorge d’aller de l’avant, vers la prospérité et le confort, mais laisse sur le carreau beaucoup de ses membres, va révolutionner le manga jusque-là réservé à la jeunesse.

Les éditions Cornélius, qui ont réuni en un premier volume ses récits publiés à l’époque dans des magazines de 1968 à 1979, nous font pénétrer dans son univers d’un noir absolu, où l’empathie et l’amour du prochain sont cruellement inexistants.

Yoshihiro Tatsumi ne veut plus de ces valeurs de combativité et d’héroïsme que véhiculent les mangas, valeurs fortement encouragées au nom de l’intérêt national. Il veut s’affranchir de l’influence d’Osamu Tezuka, le grand modèle des mangaka, créateur d’Astro le petit robot et du Roi Léo, dont la technique narrative et rythmique n’est pas sans rappeler celle des studios Disney et des comics strips fréquemment publiés dans la presse japonaise (rappelons que le Japon a subi l’Occupation américaine de 1945 jusqu’en 1952). Stéphane Beaujeau, auteur de la préface éclairante de cette anthologie Tatsumi, souligne la portée decette nouvelle forme d’écriture, cette nouvelle vision du monde, qu’est le gekiga :

 

« (…) une nouvelle grammaire qui contraint l’œil à s’arrêter. Un langage qui vise à obliger, par la force du dessin, à scruter un décor détaillé, des visages émaciés et des regards fuyants par l’accumulation de gros plans et d’images fixes. En cela, le gekiga s’oppose clairement au dogme dominant d’un manga pour enfants qui travaille exclusivement à produire de la narration fluide et de la vitesse, sous l’influence du cinéma d’animation de Walt Disney ».

 

Et effectivement, l’on voit des personnages en gros plan, dont les yeux laissent transparaître l’incompréhension, le désarroi, la colère. L’on voit aussi des silhouettes accablées. Des décors urbains, souterrains et nocturnes, avec des détails réalistes qui laissent suinter la crasse, la violence et la pauvreté.

Le regard de Yoshihiro Tatsumi balaie sans pitié et avec crudité le quotidien de ces femmes et hommes victimes du « miracle économique ». Les femmes souvent se prostituent et les métiers qu’exercent les hommes rivalisent de pénibilité : employé à la morgue, au traitement des déchets, déboucheur d’égouts, laveur de vitres, ouvrier dans une usine de découpe, projectionniste de films X, pousseur dans le métro ( ! )…

 

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Des personnages de l’ombre, harassés de fatigue et d’ennui, de soi et des autres. L’incommunicabilité et le dégoût emmurent ces individus obligés de vivre les uns à côté (sur) les autres. L’amour est illusoire et se solde souvent avec l’échec et la violence : les femmes sont acariâtres, vénales, ou soumises, les hommes taciturnes, frustrés, agressifs, ou craintifs. Yoshihiro Tatsumi met au cœur de ses récits les relations toujours ratées entre les femmes et les hommes : aucune douceur, aucune complicité mais une sexualité triste, compulsive, pour se sentir un peu moins seul(e) dans ces villes déshumanisées.

 

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On est bien loin du manga institutionnalisé, des « images dérisoires » ou « divertissantes », d’après la traduction littérale. Le gekiga, lui, signifie « images dramatiques ou théâtrales » et renvoie ses lecteurs, dans un espace clos, à leurs craintes et frustrations. Il y aurait même un effet cathartique tant les situations sont extrêmes, d’une noirceur absolue. Je préfère prévenir les lecteurs sensibles, dont je fais partie, du sordide de certaines histoires. Mais je vous encourage à découvrir l’œuvre de Yoshihiro Tatsumi. Sa puissance est remarquable et constitue un formidable témoignage de ce que pouvait ressentir un jeune Japonais, encore traumatisé par les horreurs de la guerre et révolté qu’on lui en fasse subir d’autres, celles du capitalisme et de l’urbanisation galopante qui, en bétonnant les espaces, emprisonne les corps et les esprits, les grignote, les use, les isole et finit par les tuer.

Une œuvre coup de poing qui laisse sonné Yoshihiro Tatsumi lui-même quand il se penche, des années plus tard, sur ses dessins de jeunesse. C’est la rage qui le portait, l’habitait en permanence, sans rien épargner au lecteur ; une nécessité de dessiner à tout prix, sans rien attendre en retour :

 

« C’est une époque où je me libérais de mes frustrations car je le pouvais par l’écriture, sans faire d’effort. Mais je n’ai jamais dessiné pour les lecteurs. Je voulais me libérer, exprimer sans relâche ma colère. Et aujourd’hui, revoir ces mangas du passé me laisse perplexe ».

 

Vous voilà prévenu(e)s !

Les éditions Cornélius ont également publié son autobiographie Une vie dans les marges et L’Enfer, autre recueil de récits.

 

Publié en mai 2015 aux éditions Cornélius dans la collection « Pierre ».
Traduit du japonais par Fusako Saito et Lorane Marois.

Inquiétude : Michèle Lesbre et Ugo Bienvenu

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Un homme, dans une ville, qui vit seul. Il est en proie à l’inquiétude, elle l’habite depuis l’enfance, depuis un épisode particulier, et ne l’a jamais quitté. L’inquiétude, c’est « un mot qui est presque son double ». C’est sa compagne, elle le constitue. Michèle Lesbre, dans ce court récit ( une cinquantaine de pages) noir et tendu, va nous relater la nuit terrible que va passer cet homme, douloureusement seul. Sa voisine du dessus, dont la présence le rassure et l’obsède, ne rentre pas un soir. L’angoisse alors le tenaille, l’envahit, le submerge. Il l’attend…Il ne le supportera pas.

Quand il était enfant, son père a disparu, sans explications. Ce fut un choc. Il est resté seul avec sa mère qui travaillait dans un restaurant à l’autre bout de la ville et rentrait chez eux fort tard. Que de fois il l’a attendue, s’endormant sur le pas de la porte. Elle ne rentrait qu’à la nuit tombée et l’enfant ne pouvait rien faire d’autre que l’attendre pendant des heures :

 « Il avait l’impression que s’il pensait à autre chose, elle ne rentrerait pas. Il en était même persuadé. Quelque chose de grave l’en empêcherait, quelque chose dont il serait un peu coupable. »

L’enfant est devenu homme et il est resté inquiet, la nuit ne desserrant pas son étreinte :

« Maintenant encore il est ce petit fantôme orphelin qui a peur de la nuit, qui ne sera jamais tranquille, un vieil enfant inquiet. »

Il s’est muré dans la solitude, ses jours n’étant pas plus apaisants que ses nuits. Il ne s’accorde qu’une vie terne, une vie qui passe, qui défile sans heurts et sans joies. L’écriture de Michèle Lesbre, simple et précise, est implacable et douce à la fois. Il est des individus qui ne guériront jamais de leur enfance, hantés par le mystère et la tristesse. Le malheur les a marqués, à vie. Heureusement, il existe aussi des îlots de lumière dans lesquels on peut se réfugier, des trouées dans la nuit, apportant un peu de réconfort : ce sont certains souvenirs de tendresse maternelle qui resurgissent, le sourire dont nous a gratifié une caissière dans un magasin, et l’arrivée un jour d’une voisine.

Une femme en effet est apparue, emménageant dans l’appartement au-dessus du sien. Il la surnomme Barbara car elle écoute souvent L’Aigle noir et Nantes. Il ne l’a jamais vue, elle est juste une silhouette qui traverse la cour de l’immeuble quand elle part travailler, mais il peut l’entendre, elle chante, elle est vivante. Les bruits qui viennent de chez elle le rassurent, il s’est mis à les guetter :

« Elle rentre parfois très tard. Il entend les bottes qu’elle quitte dès qu’elle a refermé sa porte et qu’elle doit lancer à travers la chambre. Il les entend tomber l’une après l’autre, sauf quelquefois où elle en pose une sans bruit, et c’est idiot, il déteste cette fracture, il préfère quand elle jette les deux, ça tombe plus juste. »

Mais un soir, elle ne rentre pas. Nouvelle disparition, nouvelle blessure :

« Ce silence opaque lui donne un étrange vertige auquel il n’aura sans doute pas la force de résister(…) »

Une nuit de trop passée à attendre, une nuit décisive.

Michèle Lesbre nous plonge dans une atmosphère trouble et menaçante, nous fait perdre pied. Les temps se mélangent : celui de l’enfance, celui de la vie d’adulte, celui suspendu et oppressant de la nuit, et celui du rêve. Elle accomplit une belle prouesse : en si peu de pages, elle réussit à construire une histoire qui va crescendo, haletante et riche. Poignante aussi car mettant en scène une âme esseulée, rongée par la tristesse et le rendez-vous manqué avec l’enfance.

Quant aux illustrations d’Ugo Bienvenu, qui a déjà accompagné un texte littéraire en adaptant Sukkwan Island de David Vann aux éditions Denoël Graphic, elles racontent elles aussi une histoire sombre. La nuit engloutit les personnages, masquant leur visage et ne laissant apparaître que des silhouettes vacillantes. Des illustrations pleine page avec le texte qui leur font face, alternant avec des illustrations en double page pour occulter un instant les mots, tout aussi fortes qu’eux.

 

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Une belle maison d’édition que Les éditions du Chemin de fer… « Basée dans la Nièvre, en lisière de forêt et du monde », elle est spécialisée dans la publication de textes courts, des nouvelles, toujours illustrés. Son catalogue est des plus enthousiasmants, alliant originalité, curiosités, intensité dans l’écriture, aventure et explorations littéraires et plastiques. Le rendez-vous qu’elle a pris avec Michèle Lesbre est des plus réussi et tombe sous le sens. L’auteure travaille la langue, il y a un enjeu, une nécessité, et elle a le goût des romans plutôt courts (voir son oeuvre aux éd. Sabine Wespieser). Michèle Lesbre disposait donc du cadre idéal pour démontrer toute la maîtrise de son art..

J’ai découvert les éditions du Chemin de fer lors du Festival du premier roman et des littératures contemporaines de Laval, en Mayenne. Une rencontre était organisée avec François Grossot, l’un des fondateurs de la maison d’édition, au Musée d’Art Naïf et d’Arts Singuliers, au dernier étage qui abritait l’exposition du « Cabinet des Merveilles », offrant ainsi un bel écrin à cette aventure éditoriale. L’ envie qui a porté François Grossot était double : rendre ses lettres de noblesse au genre de la nouvelle, un texte court pouvant se suffire à lui-même sans forcément être publié au sein d’un recueil ; et plonger le lecteur dans un univers graphique, afin de ne plus réserver le livre illustré essentiellement à l’album jeunesse ou à la bibliophilie. Ainsi se constitue petit à petit une bibliothèque idéale témoignant d’un réel amour de la littérature et de l’image. Qui plus est, les ouvrages édités sont de beaux objets, avec rabat et pages de papier glacé, que l’on prend plaisir à manipuler, et à offrir. La ligne éditoriale se divise en trois branches : découverte de textes inédits d’auteurs confirmés (comme c’est le cas ici avec Michèle Lesbre), (re)découverte de textes méconnus d’auteurs classiques, et émergence de tout nouveaux auteurs.

Je vous invite sincèrement à visiter le site de l’éditeur, certaine que vous y ferez de précieuses découvertes.

 

Publié aux éditions du Chemin de fer en novembre 2015.

Voir aussi le site de l’illustrateur Ugo Bienvenu.

 

 

Le merveilleux dodu-velu-petit : Beatrice Alemagna

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C’est quoi, un « dodu-velu-petit » ? Sans doute un cadeau merveilleux, pense Edith, cinq ans et demi, quand elle entend sa sœur prononcer ces mots au sujet de l’anniversaire de leur mère. C’est sûr, sa sœur, qui est déjà « la reine du patin à glace », alors qu’elle, elle ne sait rien faire, va offrir le plus beau des cadeaux ! Vite, vite, Edith veut trouver elle aussi un cadeau magnifique, alors, vêtue de sa doudoune rose fluo, son petit sac rouge en bandoulière, elle se précipite dans les rues de son quartier à la recherche de la boutique qui vendrait un tel trésor…

On va l’accompagner un peu partout, Edith, « Eddie pour les amis ». Avec sa caboche irrésistible (les cheveux en pétard, le nez en trompette, les joues roses, les yeux ronds comme des billes), elle a une énergie du tonnerre ! Elle se rend à la boulangerie, chez la fleuriste, la modiste, l’antiquaire, et elle surmonte même sa peur en franchissant le seuil de la boucherie du redoutable Théo, là où pendent les saucisse et les têtes de malheureux cochons…On en profite pour se régaler des illustrations de Beatrice Alemagna qui fait de chaque boutique une véritable caverne d’Ali Baba. Il y a une multitude d’objets, de gourmandises, qui débordent des présentoirs, et s’étalent dans des vitrines fabuleuses. On apprécie l’art de la découpe de Beatrice Alemagna qui, avec un effet « brut », colle des morceaux de papiers et de tissus juxtaposant ainsi des couleurs et des motifs variés.

 

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Il y a une profusion de vie, d’odeurs, de couleurs, cela étourdit un peu. Mais Eddie ne s’arrête pas. Elle bouge, fonce, court, pour trouver un cadeau à sa maman ! L’auteur alterne les plans pour suivre la course de sa petite héroïne : plan d’ensemble, rapproché, gros plan, contre-plongée, Eddie vue de face, de dos, de profil, ou juste ses pieds…C’est qu’elle en a de l’énergie et de la ressource cette petite cousine de Fifi Brindacier dont les paroles citées ouvrent l’album : « C’est mieux que les petites personnes vivent une vie ordonnée. Notamment s’ils peuvent l’ordonner eux-mêmes ».

 

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Malheureusement, aucun commerçant ne vend de « dodu-velu », ou de « touffu-velu », ou bien encore de « doudoune velue »…on finit par s’y perdre. Mais comme Eddie est une petite fille qui leur est chère, ils lui donnent chacun un petit objet précieux en gage d’amitié. Ainsi Eddie remplit son petit sac et ses poches d’une brioche, d’un trèfle à quatre feuilles, d’un bouton de nacre, d’un timbre de la Marine anglaise « RA-RI-SSI-ME ! » Qui sait, peut-être que ces objets lui seront utiles dans sa recherche ?

Mais Eddie commence à se décourager, elle ne sait plus vraiment où chercher. Et puis, la neige s’est mise à tomber…

Alors, le trouvera-t-elle, son « dodu-velu-petit » ?

Pour le savoir, plongez-vous sans attendre dans cet adorable album. Pelotonnez-vous, vous et vos petits, dans sa grande douceur et rendez hommage à la ténacité d’Eddie qui veut trouver le plus beau des cadeaux. Je nous souhaite d’ailleurs à tous de dénicher ce fameux « dodu-velu-petit » afin de l’offrir à ceux qui nous sont les plus chers…

Pour vous donner l’eau à la bouche, vous pouvez regarder la bande-annonce et visiter le site de Beatrice Alemagna.

A lire également la chronique C’est quoi un enfant ?

Publié aux éditions Albin Michel Jeunesse (novembre 2014).

C’est quoi un enfant ? Beatrice Alemagna

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Un nouveau rendez-vous tout doux des Livres tous azimuts. J’ai vraiment été charmée par l’univers de Beatrice Alemagna. Alors je vous propose pas moins de deux chroniques pour vous présenter deux albums irrésistibles : C’est quoi un enfant ? et Le merveilleux dodu-velu-petit .

Alors, c’est quoi un enfant ? Grande question qui trouve ses réponses, tendres et si justes, dans cet album de Beatrice Alemagna. Ses collages de papiers et de tissus, agrémentés de traits au pastel, et accompagnés de textes qui font sourire tout en réchauffant le cœur, composent une belle et fantaisiste série de portraits d’enfants.

Sur la page de gauche, il y a les textes. On a l’impression de feuilleter un cahier d’école. La police d’écriture, enfantine et appliquée, et les petits carreaux, sur lesquels s’accrochent studieusement les lettres, invitent le lecteur à une jolie leçon de choses. L’on apprend ainsi que :

« Les enfants désirent d’étranges

choses : avoir des chaussures qui

brillent, manger de la barbe à papa

au petit déjeuner, écouter tous

les soirs la même histoire. »

Alors que :

 « Les grands aussi ont d’étranges idées

en tête.

Prendre un bain tous les jours,

cuisiner les haricots au beurre,

dormir sans le chien jaune.

« Mais comment fait-on ? » demandent

les enfants. »

Eh oui, un enfant, c’est ce que n’est pas, ou n’est plus, un adulte ! Beatrice Alemagna pose avec douceur ce qui différencie les petits des plus grands.

Et ses dessins, sur la page de droite, reflètent avec humour et délicatesse ses jolis textes. Des portraits pleine page, qui nous renvoient les drôles de bouilles de ces chères petites personnes. L’on voit des yeux rêveurs, des bouches grandes ouvertes, des larmes qui n’en finissent pas, des nez qui coulent, des sourires béats, des dents habillées d’appareils dentaires…

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Chaque petite fille, chaque petit garçon, est comme croqué(e) sur le vif et immortalisé(e) dans cette parenthèse enchantée qu’est l’enfance. Certes, c’est éphémère, ils grandiront, mais pour l’instant, laissons-les dans leur monde de papillons, de flocons de neige, de coquillages qui chuchotent à l’oreille. Laissons-les tranquilles :

«  Ils n’iront plus à l’école, mais au travail ;

peut-être qu’ils seront heureux,

qu’ils auront la barbe,

ou les moustaches en l’air,

ou les cheveux teints en vert.

Peut-être qu’ils feront des caprices pour

des choses étranges comme

un téléphone qui ne sonne pas

ou la circulation. »

 

« Mais pourquoi s’en soucier maintenant ? »

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Une évidente nostalgie nous étreint au fil des pages. Que ne donnerait-on pas pour retrouver ces instants de magie, de réelle intensité ? Heureusement, tout n’est pas perdu, nous souffle Beatrice Alemagna : il paraîtrait que certains adultes sont encore « émus par des petites choses » et gardent « un mystère dedans ». D’ailleurs, ne dédicace-t-elle pas son livre à « cette grande personne qui n’a jamais oublié son chien jaune ? »

A lire l’entretien que Beatrice Alemagna a accordé à Ricochet. On mesure tout le respect qu’elle accorde à ses jeunes lecteurs et combien l’enfance, dans ses rêves, ses espoirs, mais aussi ses inquiétudes, l’habite encore.

Et à visiter son site pour se régaler de ses créations remplies de tendresse et de joyeuse inventivité.

A lire également la chronique Le merveilleux dodu-velu-petit.

Publié aux éditions Autrement Jeunesse (janvier 2009).

Envoyée spéciale : Jean Echenoz

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Ne comptez pas sur moi pour vous raconter l’histoire d’Envoyée spéciale , le dernier opus de Jean Echenoz. Ce n’est pas par mauvaise volonté mais je ne le peux pas ! Trop en dire serait vous gâcher le plaisir de lecture car Jean Echenoz s’en est donné à cœur joie dans les rebondissements, les péripéties, les chausse-trappes, les virevoltes, les révélations, les mauvaises surprises qui vous attendent au coin de la rue, les bonnes aussi, les coups de foudre, les coups de bambou, les coups de théâtre, les coups du sort et les coups tout court (car oui, il y a des scènes de bagarre ! ) J’en ai pris plein les yeux, je n’ai pas tout compris, je me suis faite baladée, de Paris à Pyongyang, en passant par la Creuse, et j’ai adoré ça !

Voici tout de même quelques éléments pour vous donner la tonalité du récit et aussi l’envie de le découvrir. Cette « envoyée spéciale » est Constance, jeune femme vivant dans le très chic XVIème parisien et qui, alors qu’elle rentre chez elle, se fait enlever en pleine rue et en plein jour par un curieux trio. Par qui, pourquoi, elle ne le sait pas et nous non plus. Elle se fait séquestrer dans une ferme isolée de la Creuse et ses ravisseurs s’avèrent plutôt maladroits et sympathiques. On est plus dans un film avec Pierre Richard qu’avec Robert de Niro ou Joe Pesci. Il y a néanmoins quelques instants de bravoure, de tension, et même une phalange de petit doigt coupée mais Constance ne semble pas vraiment en danger. Les âmes sensibles, dont je fais partie, peuvent se détendre. Constance et ses curieux acolytes poursuivront leur périple jusqu’à Pyongyang où là, il leur faudra rien de moins que « déstabiliser la Corée du Nord » en se frottant au redoutable leader mégalomaniaque (c’est de famille) Kim Jong-un.

Parallèlement, on suit les turpitudes du mari de Constance, Lou Tausk, auteur-compositeur du tube planétaire « Excessif », peu pressé de payer la rançon qu’on lui demande s’il veut revoir sa femme. Il y a également d’autres personnages : des hommes de l’ombre, des hommes de pouvoir, un avocat d’affaires (troubles), son assistante dévouée et hyper-sexy, un conducteur de métro beau comme un dieu de l’Olympe, une coiffeuse tatouée et peu commode, un parolier dépressif…toute une galerie de personnages mis joyeusement en scène par un Jean Echenoz en verve qui les fait se côtoyer, se croiser, se rencontrer, s’éviter, dans un ballet un peu foutraque mais sans le moindre faux-pas. Il y a du monde qui se bouscule au portillon mais Jean Echenoz peut compter sur un habile narrateur qui mène la danse.

Voici par exemple comment il introduit un personnage :

« Général Bourgeaud, soixante-huit ans, ancien du service Action – planification et mise en œuvre d’opérations clandestines -, spécialisé dans l’infiltration et l’exfiltration de personnalités sensibles dans un but de renseignement. Visage abrupt et regard sec, mais ne nous attardons pas : nous reviendrons plus tard sur son apparence. Au vu de son ancienneté, sa hiérarchie a peu à peu allégé ses responsabilités même si, en égard aux services rendus, on lui a laissé l’usage de son bureau, de son planton, l’intégralité de son traitement mais pas son véhicule de fonction. N’entendant pas être entièrement mis au rancart, Bourgeaud continue cependant à monter en douce quelques opérations pour ne pas perdre la main. Pour s’occuper. Pour la France ».

Et pour Constance :

« Chemiser bleu tendu, pantalon skinny anthracite, souliers plats, coupe à la Louise Brooks et courbes à la Michèle Mercier – ce qui n’a pas l’air d’aller très bien ensemble mais si, ça colle tout à fait (…) »

L’art du portrait qui en quelques lignes permet de définir le rôle et la place du personnage. C’est à la fois concis, fluide, élégant et drôle : la touche « échenozienne » qui offre au lecteur une écriture très plaisante.

On le voit aussi, le narrateur n’hésite pas à intervenir, ce qui crée une sympathique proximité. Ce narrateur qui se montrera par moments bavard, usera et abusera de digressions, au fil de ses humeurs.

Alors, si vous aimez perdre pied, être un peu égarés par un narrateur volontiers disert, si vous appréciez que l’on vous ménage des pauses lorsque le récit s’emballe (et il s’emballera croyez-moi car il s’en passe des choses…), Envoyée spéciale est pour vous !

Vous ne saurez pas vraiment ce que vous lisez (roman d’espionnage ? comédie musicale ? histoire d’amour romanesque ? rêve éveillé ?) mais vous y prendrez beaucoup de plaisir.

J’avoue avoir été un peu surprise par les libertés que s’accorde l’écriture dans les digressions, plus habituée à des récits brefs et resserrés comme la trilogie Ravel, Courir et Des éclairs, ou 14, mais j’ai lu ici et là que pour Envoyée spéciale Jean Echenoz s’était « lâché », alors…Eh bien je dis bravo, j’ai passé un excellent moment.

Et je ne suis pas la seule : je vous invite à lire le billet d’ynabel dans son blog Marcelpois !

Sorti aux éditions de Minuit (janvier 2016)