Envoyée spéciale : Jean Echenoz

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Ne comptez pas sur moi pour vous raconter l’histoire d’Envoyée spéciale , le dernier opus de Jean Echenoz. Ce n’est pas par mauvaise volonté mais je ne le peux pas ! Trop en dire serait vous gâcher le plaisir de lecture car Jean Echenoz s’en est donné à cœur joie dans les rebondissements, les péripéties, les chausse-trappes, les virevoltes, les révélations, les mauvaises surprises qui vous attendent au coin de la rue, les bonnes aussi, les coups de foudre, les coups de bambou, les coups de théâtre, les coups du sort et les coups tout court (car oui, il y a des scènes de bagarre ! ) J’en ai pris plein les yeux, je n’ai pas tout compris, je me suis faite baladée, de Paris à Pyongyang, en passant par la Creuse, et j’ai adoré ça !

Voici tout de même quelques éléments pour vous donner la tonalité du récit et aussi l’envie de le découvrir. Cette « envoyée spéciale » est Constance, jeune femme vivant dans le très chic XVIème parisien et qui, alors qu’elle rentre chez elle, se fait enlever en pleine rue et en plein jour par un curieux trio. Par qui, pourquoi, elle ne le sait pas et nous non plus. Elle se fait séquestrer dans une ferme isolée de la Creuse et ses ravisseurs s’avèrent plutôt maladroits et sympathiques. On est plus dans un film avec Pierre Richard qu’avec Robert de Niro ou Joe Pesci. Il y a néanmoins quelques instants de bravoure, de tension, et même une phalange de petit doigt coupée mais Constance ne semble pas vraiment en danger. Les âmes sensibles, dont je fais partie, peuvent se détendre. Constance et ses curieux acolytes poursuivront leur périple jusqu’à Pyongyang où là, il leur faudra rien de moins que « déstabiliser la Corée du Nord » en se frottant au redoutable leader mégalomaniaque (c’est de famille) Kim Jong-un.

Parallèlement, on suit les turpitudes du mari de Constance, Lou Tausk, auteur-compositeur du tube planétaire « Excessif », peu pressé de payer la rançon qu’on lui demande s’il veut revoir sa femme. Il y a également d’autres personnages : des hommes de l’ombre, des hommes de pouvoir, un avocat d’affaires (troubles), son assistante dévouée et hyper-sexy, un conducteur de métro beau comme un dieu de l’Olympe, une coiffeuse tatouée et peu commode, un parolier dépressif…toute une galerie de personnages mis joyeusement en scène par un Jean Echenoz en verve qui les fait se côtoyer, se croiser, se rencontrer, s’éviter, dans un ballet un peu foutraque mais sans le moindre faux-pas. Il y a du monde qui se bouscule au portillon mais Jean Echenoz peut compter sur un habile narrateur qui mène la danse.

Voici par exemple comment il introduit un personnage :

« Général Bourgeaud, soixante-huit ans, ancien du service Action – planification et mise en œuvre d’opérations clandestines -, spécialisé dans l’infiltration et l’exfiltration de personnalités sensibles dans un but de renseignement. Visage abrupt et regard sec, mais ne nous attardons pas : nous reviendrons plus tard sur son apparence. Au vu de son ancienneté, sa hiérarchie a peu à peu allégé ses responsabilités même si, en égard aux services rendus, on lui a laissé l’usage de son bureau, de son planton, l’intégralité de son traitement mais pas son véhicule de fonction. N’entendant pas être entièrement mis au rancart, Bourgeaud continue cependant à monter en douce quelques opérations pour ne pas perdre la main. Pour s’occuper. Pour la France ».

Et pour Constance :

« Chemiser bleu tendu, pantalon skinny anthracite, souliers plats, coupe à la Louise Brooks et courbes à la Michèle Mercier – ce qui n’a pas l’air d’aller très bien ensemble mais si, ça colle tout à fait (…) »

L’art du portrait qui en quelques lignes permet de définir le rôle et la place du personnage. C’est à la fois concis, fluide, élégant et drôle : la touche « échenozienne » qui offre au lecteur une écriture très plaisante.

On le voit aussi, le narrateur n’hésite pas à intervenir, ce qui crée une sympathique proximité. Ce narrateur qui se montrera par moments bavard, usera et abusera de digressions, au fil de ses humeurs.

Alors, si vous aimez perdre pied, être un peu égarés par un narrateur volontiers disert, si vous appréciez que l’on vous ménage des pauses lorsque le récit s’emballe (et il s’emballera croyez-moi car il s’en passe des choses…), Envoyée spéciale est pour vous !

Vous ne saurez pas vraiment ce que vous lisez (roman d’espionnage ? comédie musicale ? histoire d’amour romanesque ? rêve éveillé ?) mais vous y prendrez beaucoup de plaisir.

J’avoue avoir été un peu surprise par les libertés que s’accorde l’écriture dans les digressions, plus habituée à des récits brefs et resserrés comme la trilogie Ravel, Courir et Des éclairs, ou 14, mais j’ai lu ici et là que pour Envoyée spéciale Jean Echenoz s’était « lâché », alors…Eh bien je dis bravo, j’ai passé un excellent moment.

Et je ne suis pas la seule : je vous invite à lire le billet d’ynabel dans son blog Marcelpois !

Sorti aux éditions de Minuit (janvier 2016)

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10 réflexions au sujet de « Envoyée spéciale : Jean Echenoz »

  1. Merci d’avoir cité mon article !
    Ton billet est super, il retranscrit à merveille ce roman sans trop en dire ! J’aimerais le relire pour pouvoir trouver toutes les subtilités qui m’ont échappé, noter toutes ces drôles de citations… 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Cela fait beaucoup de bien, oui! Jean Echenoz emprunte souvent des chemins de traverse, ce n’est pas formaté, cela zigzague. Si ce n’est déjà fait, je te souhaite de le rencontrer!

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