Des vagues / Heure bleue d’Isabelle Simler

Pour terminer cette année en douceur, je voudrais vous inviter à un fabuleux voyage à travers les illustrations somptueuses et délicates d’Isabelle Simler. Artiste magicienne, elle fait de la nature des tableaux saisissants de beauté, de calme et de profondeur. Une sérénité enchanteresse qui gagne petits et grands. C’est mon Robin de 2 ans et demi qui m’a fait pénétrer dans cet univers, tout en ouate et féérie. Alors que je fouillais dans les bacs de notre médiathèque adorée à la recherche d’albums qui seraient susceptibles de l’intéresser, il m’a tendu de son propre chef un livre dont la couverture semblait beaucoup lui plaire : Des vagues. Ce fut le coup de foudre : un imagier de faune sous-marine envoûtant ! Des couleurs éclatantes, s’étalant en pleine page, un dessin à la fois naturaliste et merveilleux, des mots joueurs et tout doux…Nous allions passer en la compagnie de cet album des moments précieux…Voilà presque un mois que ce livre berce nos soirées et mon petit lecteur ne s’en lasse pas (moi non plus d’ailleurs). Un passage en librairie s’impose pour que d’emprunt il devienne livre de chevet ad vitam aeternam ! J’ai vite cherché d’autres titres d’Isabelle Simler, et nous les découvrons petit à petit. Je peux vous assurer que la magie opère à chaque fois ; la preuve avec la deuxième lecture que nous avons partagée , Robin et moi, Heure bleue, qui rivalise de grâce et de finesse avec le précédent…Nous sommes conquis et je remercie chaleureusement Isabelle Simler et les Editions Courtes et Longues d’avoir fait naître ces albums attrape-rêves qui n’en finissent pas de nous enchanter…

 

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Des vagues

Un personnage se baigne dans la mer, apaisé, il se sent si bien :

« Seul, calme, tiède, mon corps s’allonge. Quand… »

« Un poisson aiguille pique le bout de mon orteil, »

Et voici un premier habitant du monde sous-marin qui se manifeste, suivi de :

« Un poisson porc-épic me gratte la plante des pieds »

« Un poulpe à longs bras enlace ma cheville »

 

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Des présences taquines, curieuses et bienveillantes qui titillent et câlinent notre personnage, le faisant s’enfoncer, doucement, dans les profondeurs de l’océan. Poissons tropicaux, crevettes, méduses, hippocampes, étoiles de mer, tortue et même baleine à bosse entraînent le héros dans un ballet étourdissant de couleurs. Une pleine page réservée à chacun de ces danseurs révèle leur beauté et leurs singularités ; quelle finesse dans le trait ! On devine le toucher des écailles, des piquants, le chatouillis des anémones de mer et des antennes des crevettes, les ondulations sous-marines quand les raies alvéolées s’envolent…Monde du silence, de la fluidité, de l’harmonie…Tout est beau et accompagne notre personnage vers le sommeil, les vagues finissant par se confondre avec les plis de la couverture de son lit…

Une exploration aquatique à la rencontre du rêve, de la douceur et qui est d’autant plus fascinante que les espèces qui peuplent ce récit appartiennent bel et bien à la réalité : Isabelle Simler, encadrant son récit de planches naturalistes toutes colorées, rend grâce à la nature en nous exposant et nommant les créatures qui vont apparaître au fil des pages : poisson-trompette, poisson-fantôme arlequin, hippocampe feuille, nautile, méduse striée…

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C’est bienfaisant cette délicatesse, cette poésie qui s’entremêle au réel…

Un album qui provoque des vagues de plaisir, d’émotion, d’émerveillement et qui nous enveloppe d’une exquise sérénité.

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Crédits photos : Isabelle Simler

 

Des vagues, Isabelle Simler, Editions Courtes et Longues, avril 2014

 

 

Heure bleue

Ce second imagier est tout aussi magnifique que le premier ! La palette de couleurs se « restreint » ici au bleu mais quel bleu ! Il est décliné sur tous les tons. La page de garde nous en expose 32 variations : du bleu dragée au bleu nuit, en passant par le bleu charrette ou le bleu de Prusse…32 variations qui vont servir à illustrer ce délicat moment où le jour ne s’est pas encore couché et passe le relais à la nuit, ce moment magique et comme suspendu que l’on nomme l’heure bleue :

 

« Le jour s’éloigne…bientôt la nuit.

Entre les deux, elle passe…

C’est l’heure bleue ».

 

Les poissons laissent la place à une belle galerie d’oiseaux : le geai et le merle bleus, les pintades vulturines, le gorge-bleu, le passerin indigo, le pigeon couronné, le cordon bleu à joues rouges…Autant d’occasions de s’instruire toujours avec émerveillement sur la faune.

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Il y a aussi le renard bleu, les grenouilles azurées, les papillons, la couleuvre agile… qui s’acheminent vers la nuit, nous plongeant dans des bleus de plus en plus profonds, jusqu’à ce que la lune fasse son apparition et que « la nuit en douce les enveloppe tous ».

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Encore des pleines pages pour goûter avec délice aux illustrations d’Isabelle Simler qui rehausse et contraste ses bleus d’un magnifique rouge flamboyant, d’un jaune d’or et d’un blanc de neige et de lune…C’est parfait…

Les textes, d’une simplicité nue, permettent davantage aux images de raconter l’ histoire ; des illustrations hypnotiques qui nous plongent irrésistiblement dans la nuit qui s’avance. Moins dans la narration, les mots se parent d’une réelle poésie quand ils nomment des espèces d’animaux, d’insectes et de fleurs et m’ont fait penser à des haïkus :

 

« Les ailes des morphos bleus étincellent sur les ipomées ».

 

« La campagne se couche…Un chat bleu russe s’échappe. »

 

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Crédits photos : Isabelle Simler

 

Heure bleue, Isabelle Simler, Editions Courtes et Longues, mars 2015

 

Ahhh, Isabelle Simler, vous m’avez enchantée…Et je vous suis infiniment reconnaissante d’avoir créé des albums aussi beaux, qui caressent les yeux de mon petit garçon.

A découvrir ici votre blog, et le site des fabuleuses Editions Courtes et Longues.

A consommer excessivement et sans aucune modération !

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Motorman : David Ohle

Il y a des livres qui se suffisent à eux-mêmes. Leurs mots nous enveloppent entièrement. Un monde fascinant voit le jour, clos sur lui-même, délimité par les première et dernière pages mais qui ouvre les portes d’un imaginaire infini. La singularité des images, se déployant en toute liberté au fil des pages, nous fait goûter au plaisir délicieux, délicat, de découvrir un véritable univers et de nous sentir seul(e) avec l’œuvre. Il y a une sensation d’avoir accès à quelque chose d’unique. Il y a une magie qui se crée, sans qu’on puisse vraiment l’expliquer. Cette magie, je l’ai ressentie en lisant Motorman de David Ohle. Un roman qu’on pourrait qualifier de dystopique puisqu’on devine qu’il s’agit de temps futurs avec un climat chaotique, des humains qui n’en sont plus vraiment, une entité à la Big Brother qui surveille tout fait et geste et va jusqu’à contrôler le ciel en imposant un nombre réglementaire de deux soleils et sept lunes, des villes qui s’autodétruisent et une grande solitude…Un héros, Moldenke, va fuir sa ville de Texaco City en proie à la violence et tenter de retrouver ce mystérieux docteur qui, un jour, lui a transplanté quatre cœurs de mouton et lui a promis un avenir meilleur.

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Ce roman fut publié une première fois aux Etats-Unis en 1972 et resta épuisé durant plus de trente ans. Une oeuvre qui, par son inventivité langagière et poétique, frappa les esprits et fut consacrée par un cercle de fans enthousiastes et émerveillés. Remercions alors les éditions Cambourakis de nous l’avoir enfin fait connaître en France en 2011 et de le rééditer en poche pour cette fin d’année. J’avoue, je ne suis pas férue de SF (c’est un tort me direz-vous) mais les premières lignes de Motorman m’ont littéralement happée. Il y a une vision qui s’impose, avec force tout en restant discrète, on n’en a pas plein les mirettes ; une vision de l’Ailleurs, de ce qu’on ne connaît pas et pourtant nous parle intimement. C’est indicible, prégnant. Ce roman permet de s’accorder une véritable parenthèse enchantée, un moment suspendu d’une belle poésie. Bref, je suis en train de devenir fan moi aussi ! Et je vais tenter de vous le faire devenir également…

« Moldenke resterait.

Quand il était petit on le gardait dans une maison qui tombait en ruine, un bâtiment avec des gémissements structurels, dont les avant-toits craquaient dans la chaleur estivale et retenaient les glaces hivernales.

A cette époque la cage thoracique de Moldenke abritait deux poumons et un seul cœur.

Il eut une enfance raccourcie, ne connut la jeunesse et l’insouciance qu’à faible degré.

La plupart des phénomènes le laissaient perplexe et lui faisaient entreprendre des promenades sans but parmi les arbréthers sans feuilles. Il ajustait ses lunettes de protection, ses compresses de gaze, et étudiait le vol des oiseaux, les voyait darder des regards apeurés en direction de la terre ».

Voici comment nous faisons connaissance avec Moldenke, avec cet incipit qui nous plonge d’emblée dans l’étrange, de façon précise et avec une tonalité mélancolique, et nous permet une belle proximité avec le héros ; celle-ci ne nous quittera jamais. Nous suivrons la quête de Moldenke vers la liberté, errant entre le passé, les rêves et l’avenir incertain. Nous partagerons ses moments d’intense solitude dans un présent ravagé par la guerre, des savants fous, des tyrans grotesques, un air irrespirable et une météo devenue aussi folle que les hommes, apocalyptique, avec des crues de rivières, des tempêtes et des « chutes d’oiseaux à la centaine ».

Nous sommes dans un monde à deux soleils et à sept lunes, dont Moldenke peut voir le ballet derrière le hublot de son appartement dans lequel il est prisonnier après avoir tué un couple d’ « engelés », des substances molles, effrayantes gelées qui prennent forme humaine et envahissent les villes. Echappant à la surveillance de l’inquiétant Bunce, il fuira la ville pour atteindre les Fonds, sortes de marais à la périphérie de la ville où il pourra à nouveau, peut-être, une fois qu’il les aura franchis, respirer l’air pur. Un périple habité par l’espoir et les visions, celles de son passé de soldat durant la « Simili-Guerre » et celles de l’amour qu’il partageait avec Roberta.

Un monde où la nourriture vient à manquer, où l’on mange de la viande de chat, des criquets bouillis, des « quignons de pin rassis à la sauce fourmis ». Où l’on soulage son mal de vivre en mâchant des « fracasticks », dont Moldenke semble abuser.

Un monde dans lequel les « oiseauverts » se réfugient dans les « arbréthers », « une lente pluie sèche de cendres blanches persiste durant l’automnété », l’on porte chez soi de « délicats chaussons de chaton florifère » et on sert le thé dans des « théioires »…

Mots inventés, mots-valises parsèment ce récit toujours avec légèreté, humour, élégance, on pourrait dire avec naturel. L’étrange est sans esbroufe et écarte le pur expérimental. On est dans le ressenti, celui de Moldenke, et c’est émouvant, passionnant, de bout en bout.

Je terminerais ce billet par une très belle phrase de l’écrivain Ben Marcus qui a signé la préface, géniale, de ce roman-vision pas comme les autres d’un auteur « artisan de la langue qui manifestement faisait office de médium et captait l’histoire du récit quand il l’a écrite » :

« Lire Motorman aujourd’hui c’est rencontrer la preuve qu’un livre peut à la fois être émouvant et excentrique, maculé d’humanité et artistiquement ambitieux, sens dessus dessous pour cause de chagrin et éblouissant par le spectacle qu’il offre ».

J’espère vous avoir convaincu(e)s…

Motorman de David Ohle, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, Cambourakis Poche, novembre 2016.

Sur le chemin des glaces : Werner Herzog

Cela faisait longtemps ! Deux mois que ce blog était en sommeil…Des livres tous azimuts ? 20 000 lieues sous la couette plutôt ! On est vraiment dans le slow slow slow blogging, là ! Bon, pour me défendre, je dirais que cette pause a été nécessaire, mon quotidien étant, lui, tousazimuté depuis quelque temps ; pas évident de tout mener de front et puis, peut-être suis-je une petite nature…

En tout cas, j’ai continué à vous lire, mes listes d’idées lectures se sont bien allongées car la curiosité était toujours présente ; et il faut reconnaître que beaucoup d’entre vous ont le chic pour déclencher des envies irrépressibles ! Je vous félicite pour votre énergie, certain(e)s en ont à foison !

Un grand merci à celles et celui qui ont pris de mes nouvelles, se demandant où j’étais passée : quel baume au cœur, cela m’a réellement touchée. Bloguer, c’est vraiment échanger. Vous ne pouviez que me donner l’envie de reprendre J

Et puis, mon intégration récente au sein d’une équipe de chroniqueurs littéraires, pour le webzine culturel Addict-Culture, m’a remis le pied à l’étrier. Je me sens à nouveau dans une dynamique d’écriture et ai très très envie de repartager mes lectures avec vous.

Alors, cela y est, c’est le retour…Pour inaugurer cette nouvelle vague livresque, je vous propose un texte de Werner Herzog qui, lui, n’était pas une petite nature ! Son énergie colossale sur les plateaux de cinéma, et aussi au fin fond de la jungle, au-dessus de précipices ou au pied de gigantesques montagnes car il privilégiait les décors naturels aux quatre coins du globe, lui a valu une réputation de « cinéaste de l’impossible ». Cette faculté à en découdre avec les éléments, cette volonté à atteindre le Grand, à toucher les étoiles, a permis la naissance de films extraordinaires avec un Klaus Kinski dément, brutal, angoissant et angoissé dans Aguirre, la colère de Dieu, Fitzcarraldo, ou Nosferatu, fantôme de la nuit ; il y a aussi L’Enigme de Kaspar Hauser et La Ballade de Bruno (que je n’ai pas encore vus) avec Bruno S., acteur et musicien allemand qui, avant de tourner pour Herzog, était interné à l’asile psychiatrique ! Et ce film, Cœur de pierre, tourné avec des acteurs jouant sous hypnose…Des conditions de tournage extrêmes, où la fiction et le réel se mêlent en permanence. L’intensité, compagne de vie de Werner Herzog. Il semble qu’il soit également « l’homme de l’impossible », ainsi qu’en témoigne son texte Sur le chemin des glaces.

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Nous sommes en novembre 1974. Werner Herzog a 32 ans. Il a déjà réalisé Aguirre et L’Enigme de Kaspar Hauser vient tout juste de sortir. Il apprend que sa chère amie Lotte Eisner, critique et historienne du cinéma, est très malade et va sans doute mourir. Il obéit alors à une folle impulsion : il est à Munich, elle réside à Paris, il fera le trajet à pied pour la voir et conjurer ainsi sa mort, il en est persuadé :

« Le cinéma allemand ne peut pas encore se passer d’elle, nous ne devons pas la laisser mourir. J’ai pris une veste, une boussole, un sac marin et les affaires indispensables. Mes bottes étaient tellement solides, tellement neuves, qu’elles m’inspiraient confiance. Je me mis en route pour Paris par le plus court chemin, avec la certitude qu’elle vivrait si j’allais à elle à pied. Et puis, j’avais envie de me retrouver seul ».

Le voilà donc qui se lance sur les routes, sans aucune préparation, l’urgence ressentie est absolue (770 kilomètres à parcourir, d’après Google !) Il tiendra des notes durant son trajet du 23 novembre au 14 décembre 1974. Il traverse les campagnes et les villages, gravit les sentiers de montagne, longe les autoroutes, retrouve les grandes villes…Il ne s’arrête que pour dormir, dans des granges, des églises, des maisons inhabitées et quelquefois s’accorde le luxe d’une chambre d’hôtel. Il traverse la Forêt-Noire, les Alpes Souabes, les Vosges, la Meuse, la Marne…Il peut avaler 60 kilomètres en une journée…

La nature est hostile : il pleut, il neige, les tempêtes sont fréquentes. Mais Werner Herzog ne s’arrête pas. Ses pieds, ses chevilles, le font souffrir. Qu’importe, il continue. Il traverse des régions où les bêtes ont la rage, il fonce tête baissée. Il va vite, très vite. Il a une force herculéenne :

«  Quand je marche, c’est un bison qui marche. Quand je m’arrête, c’est une montagne qui se repose ».

L’écriture de ce journal de voyage n’est pas méditative. Le texte est bref, guère plus d’une centaine de pages. La marche est physique, douloureuse, les pensées sont bien souvent « animales » puisqu’il faut trouver de quoi manger, de quoi boire et un endroit où dormir. Le marcheur croise d’ailleurs plus d’animaux que d’hommes : les chiens, les souris, les renards, les corbeaux, les buses, les faisans peuplent sa solitude. Et quand il se trouve nez à nez avec un(e) de ses semblables, celui(celle)-ci semble tout droit sorti(e) d’un tableau, hors du temps et du réel.

Les visions, les impressions, se succèdent à toute vitesse plongeant Werner Herzog dans l’euphorie, le découragement, l’épuisement et la plénitude :

« Tant de choses passent dans la tête de celui qui marche. Le cerveau : un ouragan ».

Le rythme ne faiblit pas, ni pour le marcheur, ni pour le lecteur. Un texte intense, quasi héroïque.

Une marche pour aller au bout de soi, au bout du possible. Une fureur pour vaincre la mort d’une amie.

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Crédits photo : Michael Lange : Wald

 

 

Sur le chemin des glaces, Werner Herzog, traduit de l’allemand par Anne Dutter, Petite Bibliothèque Payot, novembre 2016 (rééd.)

L’Ultime Humiliation de Rhéa Galanaki

L’Ultime Humiliation, c’est ce que ressentent les Grecs d’aujourd’hui face à une réalité socio-économique insupportable, face à cette crise de la dette publique qui défigura ce pays berceau de la démocratie, de la tragédie, du théâtre, des arts et des lettres. Un pays saccagé par la corruption, par les lois du marché, par les banques et par l’austérité imposée par « les trois vampires », « toujours à la recherche de sang frais », que sont le FMI, la Commission Européenne et la Banque Centrale. Rhéa Galanaki, auteure grecque peu connue en France malgré un premier roman inscrit en 1994 par l’UNESCO sur la liste des œuvres représentatives du patrimoine mondial, La Vie d’Ismaïl Férik Pacha, nous plonge au cœur de la crise grecque en nous faisant revivre la journée et la nuit du 12 février 2012 : alors que les députés votent de nouvelles mesures durcissant davantage le quotidien du peuple grec pour satisfaire la volonté des créanciers de l’Europe, les Athéniens descendent dans la rue, excédés. Les manifestations prévues débordent de colère et tournent vite à l’émeute. Des bâtiments historiques sont ravagés par les flammes et Athènes devient le théâtre d’une véritable tragédie mettant en scène le désespoir, la violence et les passions.

 

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Rhéa Galanaki nous fait croiser la route de plusieurs personnages emblématiques de la crise : Tirésia et Nymphe, deux retraitées à la folie douce s’étant échappées de leur foyer social pour participer au cortège des manifestants ; Oreste, l’anarchiste dont les sentiments ont du mal à s’accorder à l’idéal révolutionnaire ; Takis, le néo-nazi de l’Aube dorée ; Yasmine, la jeune femme immigrée qui vient d’Egypte ; et ceux qui n’ont plus de nom, qui vivent dans la rue et qu’on appelle les « néo sans-abri »…

Utilisant les ressorts de la tragédie, convoquant les fantômes du passé et les sombres heures de l’Histoire pour retourner aux racines de la crise, s’emparant de figures mythologiques et aussi homériques, ce roman foisonnant peint un tableau saisissant de la société grecque contemporaine et fait d’Athènes un décor inoubliable.

J’ai beaucoup aimé les péripéties des deux vieilles dames Tirésia et Nymphe, un peu foldingues, profondément attachantes et complètement désemparées par un monde qui les dépasse, alors qu’elles se l’étaient si fortement approprié dans leur jeunesse : l’une, professeure de lettres, forte femme ne dépendant d’aucun homme si ce n’est de son père archéologue qui lui a fait découvrir tous les trésors patrimoniaux d’Athènes ; et l’autre, peintre, ayant participé à l’insurrection étudiante de l’Ecole Polytechnique en 1973 qui contribua à mettre fin à la dictature des colonels. Ces deux femmes, réfugiées dans leur passé et leur folie, n’hésitent pourtant pas à se plonger dans le réel et la foule des manifestants quand elles apprennent qu’en plus de la sévère baisse du montant de leurs pensions de retraite leur foyer-appartement est menacé de fermeture, les obligeant ainsi à vivre dans un asile. Elles vont vivre lors de ce soulèvement populaire des moments épiques qui ne sont pas sans leur rappeler le théâtre tragique et même l’Odyssée puisque, complètement perdues dans les rues labyrinthiques d’Athènes, elles mettront plusieurs mois à regagner leurs pénates :

« (…) c’était, au sens propre, l’âme d’une ville qui expirait devant elles. Seul le chœur de cette tragédie contemporaine conservait quelques éléments de son origine antique. En effet, les deux femmes ne cessaient d’entendre le coryphée – un homme qui marchait en tête – hurler dans un mégaphone certaines formules écrites sur les banderoles, et le chœur des temps modernes les répéter en adoptant une voix rythmée et une démarche cadencée. Le chœur, c’était cette foule nombreuse et innombrable, c’étaient ces groupes constitués de centaines d’hommes et de femmes avançant de manière cérémonielle sur la scène des avenues pour protester contre les maux qui les frappaient ».

J’ai aimé également la belle place accordée aux mères dans ce roman, fortes dans les épreuves : Yasmine, la jeune Egyptienne qui protège son petit garçon des violences du parti d’extrême droite l’Aube dorée ; Catherine qui ne reconnaît plus son fils Takis venu grossir les rangs des néo-nazis ; Danaé, l’assistante sociale et mère célibataire qui risque de perdre son emploi ; Nymphe, l’ancienne combattante de l’Ecole Polytechnique qui ne comprend pas les idéaux destructeurs et anarchistes de son fils Oreste ; et la ville d’Athènes elle-même, devenue pour Tirésia, qui n’eut que son père dans sa jeunesse, une mère de substitution, belle et protectrice qui l’invitait à explorer ses rues, arpenter ses places et contempler ses façades, en compagnie de fantômes et d’autres âmes en peine…

J’ai été touchée par la douceur qui parvient à poindre au milieu du chaos : celle qui unit Tirésia et Nymphe, celle qui entoure l’amour naissant entre Danaé et Oreste (qui délaisse ses objectifs révolutionnaires au profit d’une « insurrection sentimentale » ! ) et celle qui se dégage d’un motif de l’iconographie byzantine que l’on appelle également L’Ultime Humiliation, ou Le Christ de pitié, présent au début et à la fin du roman, encadrant ainsi ce récit d’espoir et de consolation :

« On y voyait dépeinte l’humiliation de Dieu devenu homme et ayant subi la Passion, et la référence latente à l’espoir de la résurrection ».

 

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Christ de Pitié, attribué à Nicolaos Tzafouris entre 1480 et 1500
Crédit photo : Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris

Je tiens à remercier La Voie des Indés du réseau Libfly et Aurélie qui m’ont permis de me plonger dans ce livre, ainsi que les éditions Galaade qui me l’ont envoyé. Au début je fus intimidée par ce thème de la crise d’austérité et puis les pages m’ont emportée. J’ai réellement été séduite par l’écriture poétique et chaleureuse de Rhéa Galanaki qui nous transporte dans une Athènes envoûtante, traversée par des siècles de Culture et d’Histoire, aux côtés de personnages véritablement incarnés, sachant nous émouvoir avec leurs souffrances, leurs peurs et surtout leurs espoirs. Car si Athènes brûle, ce serait peut-être pour mieux renaître de ses cendres…

Et merci aussi à toi Goran ! C’est chez toi en effet que j’avais repéré l’existence de La Voie des Indés. Je vais poursuivre l’aventure…

 

Paru aux éditions Galaade en septembre 2016
Traduit du grec par Loïc Marcou

Le tag du narcissique

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Quel est cet étrange tag qui sévit en ce moment et affole la blogosphère ? Il paraîtrait même qu’un club est en train de se créer : Le Club des Narcissiques…La personne qui en est à l’origine est Goran, chroniqueur des Livres, des films et autres. Pour fêter le premier anniversaire de son blog, il a créé tout spécialement ce tag ; je vous invite vivement à lire ses réponses, qui démontrent un sacré sens de l’autodérision   😉

A mon tour d’y répondre, je l’ai promis et après tout, cela fait toujours du bien de se passer un coup de brosse à reluire !

C’est parti…

Tous les articles que vous écrivez sont fabuleux, mais si vous deviez n’en garder qu’un lequel serait-ce ?
Quelle question difficile…pourquoi m’imposer ce choix ? Vous nous faites du mal, à mes lecteurs et à moi, voyons ! Allez, si je devais n’en garder qu’un, ce serait celui-ci, sur ce fabuleux roman de Réjean Ducharme [je ne m’en suis toujours pas remise d’ailleurs ; du roman, hein, pas de ma critique…]

Votre blog est bien entendu le meilleur qui soit et aucun autre ne lui arrive à la cheville, mais si vous deviez n’en proposer qu’un autre lequel serait-ce ?
J’ai beau chercher…m’arriver à la cheville, tout de même, c’est loin d’être évident…euh, vous me reposez la question plus tard ?
[Non, je ne pourrai jamais répondre à cette question, mes amis blogueurs sont tous plus beaux les uns que les autres ! ]

Vous est-il déjà arrivé de vous dire : « en voilà une belle critique qui n’est malheureusement pas de moi » ou alors, comme tout narcissique qui se respecte cette idée ne vous a même pas traversé l’esprit ?
Effectivement, je ne dédaigne jamais lire les écrits des autres et il m’arrive d’être surprise, de me dire que oui, il y a des critiques (presque) aussi excellentes que les miennes…

 Possédez-vous un ex-libris ?
Pas encore, je réfléchis encore à ma devise…cela ne se fait pas à la légère voyez-vous. A personne exceptionnelle, devise exceptionnelle !

Vous arrive-t-il de suivre les conseils des autres blogueurs, ou bien seul votre avis compte ?
Je vais vous surprendre…oui, je suis les conseils des autres. Et vous faîtes bien de me poser cette question, parce que cela commence à bien faire : à cause de tous ces coups de cœur, ces critiques formidables, je passe l’essentiel de mon temps dans les librairies et les médiathécaires de mon quartier n’en peuvent plus de me voir fureter dans leurs rayonnages…et que dire de l’état de mon pauvre porte-monnaie ? C’est un drame, oui je vous le dis ! Il faut que cela cesse…

Parlez-vous de votre blog autour de vous ?
Cela dépend…j’aime préserver une part de mystère…

Vous est-il déjà arrivé de vous dire que vos critiques sont meilleurs que celles des professionnels ?
Mais…les blogueurs sont tous des lecteurs professionnels !

Avez-vous déjà googlisé le nom votre blog pour vérifier son pagerank ?
Non…je sais que mon blog est le meilleur et cela me suffit…

Vous souvenez-vous de la premières personne qui a commencé à participer à votre blog ?
Oui ! C’est ce cher Goran ! Vous savez son blog est très estimable, je l’encourage souvent d’ailleurs  😉  C’était à l’occasion de son article sur Les boîtes, de l’auteur hongrois Istvan Orkeny (allez, je lui fais un peu de pub, il le mérite bien) publié aux éditions Cambourakis alors que j’avais rédigé une critique excellentissime (la première de mon blog d’ailleurs, j’en garde un souvenir ému) sur un roman de Tarjei Vesaas publié également par Cambourakis, avec des similitudes dans la thématique ; je l’avais donc interpellé pour lui dire que j’avais aimé sa critique (quand je vous disais qu’il m’arrive d’être surprise…) et bien sûr pour lui donner le lien de mon précieux article !

Vous est-il déjà arrivé d’acheter un livre simplement parce que l’auteur portait le même prénom ou bien le même nom que vous ?
Non, et cela ne risque pas d’arriver, tout simplement parce que mon prénom est unique…

 

Et voilà ! J’espère ne pas vous avoir trop épouvanté par ces réponses ; en tout cas, je me suis bien amusée ! Si vous voulez prendre le relais, n’hésitez pas ! Vous aussi pouvez faire partie du Club…mais attention : il faut être exceptionnel(le) !

 

Pour terminer, je vous propose cette vidéo d’une interview de Salvador Dali, interrogé sur Picasso et lui-même ; l’interview démarre ainsi :

 

« – M. Salvador Dali, on affirme souvent que vous êtes l’un des deux peintres les plus célèbres au monde, êtes-vous de cet avis ?

– Je suis absolument persuadé que je suis le plus important de tous, en ce moment… »

 

Un régal ! Quel personnage…

 

 

 

 

Crédits photo : Tintin.com, Les bijoux de la Castafiore

Naya ou la messagère de la nuit : Philippe Lechermeier et Claire de Gastold

 

Une plongée dans les rêves, dont la douceur triomphe de la guerre ; les hommes d’un village qui doivent leur salut à la force des femmes ; une jeune fille, Naya, au courage extraordinaire, messagère de vie et d’espoir ; une nuit aux beautés foisonnantes auxquelles les fusils et la cruauté des hommes ne résisteront pas ; des oiseaux échappant aux griffes des fauves, s’envolant toujours plus haut : tels sont les éléments de ce très joli conte, Naya ou la messagère de la nuit. La plume de Philippe Lechermeier, guidée par la délicatesse et l’amour porté à son héroïne, et les illustrations de Claire de Gastold, étourdissantes de couleurs et de poésie onirique, sont une véritable invitation au voyage, au cœur d’une nuit inoubliable…

Naya vit dans un village en lisière de jungle tropicale. Un véritable jardin d’Eden. Tous les jours, elle traverse la végétation luxuriante, défie sa peur du léopard, qui peut se cacher « derrière chaque arbre, derrière les feuilles que l’oiseau dérange ou les herbes que la gazelle foule » et se rend tout en haut de la montagne car elle est l’assistante du vieux maître Yacouba.

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Tous deux modèlent la terre rouge que l’on trouve au bord de la rivière. Sont sculptées des briques, ainsi que des figurines représentant les hommes du village. La tradition veut que chaque naissance masculine soit célébrée par le modelage d’une nouvelle silhouette et les doigts fins, très agiles de Naya parviennent à « donner vie à la terre ».

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Naya a un autre don : elle sait faire disparaître les cauchemars de ses proches en soufflant à l’oreille des dormeurs tourmentés des « rêves colorés ». Elle protège ainsi de sa voix douce et chuchotante ses petits frères et sœurs, les transportant dans un monde fabuleux d’oiseaux, de fleurs et de nuages.

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Mais un jour funeste, la guerre surgit. Le mur construit avec les briques tout autour du village pour le protéger n’a pas suffit à arrêter de mystérieux envahisseurs. Ils semblent venir d’une autre planète, menaçants avec leurs armures dorées et leurs capes noires. Ils possèdent des armes redoutables et paraissent invincibles.

« Flèches comme milliers de guêpes et de frelons.

Balles de fusils comme pluie de feu.

Boulets de canon comme foudre de pierre.

Pendant plusieurs jours, la guerre s’abat sur le village.

Elle blesse corps et âmes, hommes et femmes,

parents et enfants (…) »

 

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Ils ont détruit les figurines de terre devant la maison du vieux Yacouba. Et les oiseaux fuient devant ces fauves rugissants, les crocs acérés ; ne restent que les vautours, gris et noirs. Le village est vaincu après une rude bataille. Le chef de ces guerriers venus de nulle part salue d’une bien étrange façon le courage des villageois qui se sont vaillamment défendu : il épargnera les femmes et les enfants qui pourront partir au petit matin en emportant tout ce qu’ils peuvent, tandis que les hommes resteront captifs, lui appartenant désormais corps et âme. Cruel marchand d’hommes…

Naya ne peut se résoudre à un tel chagrin, à quitter son père et le jeune homme dont elle était secrètement amoureuse. Elle mobilise alors tout son courage au cours de cette nuit ultime qui précède le départ. Alors que tout le monde est endormi, elle affrontera les ténèbres de la jungle et les yeux brillants des prédateurs. Et elle chuchotera, encore une fois, de sa voix apaisante, murmurera à l’oreille des femmes pour créer, modeler, le rêve le plus beau qui soit :

« A l’oreille de ses cousines

et amies, à l’oreille de ses voisines, de toutes les femmes du village,

elle souffle le même rêve. Et la nuit redevient calme comme autrefois.

Comme avant que la guerre n’ait pénétré dans le village.

Et toutes les femmes font le même rêve.

Un rêve de force et de courage ».

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L’écriture de Philippe Lechermeier nous enveloppe, comme la voix délicate de Naya. Elle est chaleureuse, émouvante, rendant grâce à sa belle héroïne et au courage des femmes. Elle a l’élégance et le charme des contes, nous plongeant dans l’imaginaire délicieux de la nuit et dans l’universalité d’une histoire traversée par de belles valeurs où le salut se trouve dans la générosité, la douceur et la puissance des rêves.

Les illustrations de Claire de Gastold subliment littéralement le texte. Le travail de la couleur est remarquable, tout en éclat, lumière et profondeur avec ce magnifique bleu de nuit (La couverture est saisissante, attire immédiatement l’œil ; je vous mets au défi d’y résister ! )

Les pages fourmillent de détails exquis, à la façon du Douanier Rousseau, qu’on prend grand plaisir à examiner, tout comme on décortiquerait un rêve, avec gourmandise, ravis de toute cette généreuse exubérance. Et les oiseaux…quelle réussite ! Il y en a de toute sorte, arborant de si beaux plumages : flamants roses, colibris, perroquets, toucans, aigles, aigrettes… Ces messagers des beautés de la nuit et des espoirs du jour, ces passeurs entre les mondes, s’élèvent bien haut, au-dessus du tumulte, jusqu’aux cimes des arbres, des montagnes et des rêves…

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Je remercie vivement les éditions Thierry Magnier de m’avoir envoyé cet album. J’ai fait un très beau voyage en sa compagnie.

 

Je vous invite à vous rendre sur la page Facebook de Philippe Lechermeier.

 

Et partez loin, très loin, dans le merveilleux univers de Claire de Gastold grâce à son site.

 

 

Publié aux éditions Thierry Magnier en septembre 2016.

Ni terre ni mer : Anne von Canal

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Ni terre ni mer, ou le récit d’une vie sans ancrages, ballottée par les coups du sort, cruels mais aussi prodigues de joies et de douceur inattendues. Une vie à la dérive que l’on peine à maîtriser en dépit des choix que l’on a cru nécessaire de faire pour s’opposer à ceux que d’autres ont fait pour nous. Une vie qui laisse espérer atteindre le rivage se dérobant malheureusement trop souvent, s’effritant lorsqu’on a eu la chance de crier « Terre ! » Une vie sans trop de racines, ni père ni mère, car ceux-ci nous ont fait trop de mal et qu’on a préféré prendre le large. Une vie qui, même si on est entouré d’immensité, sur une mer d’huile ou une mer démontée, ne cesse de se rappeler à nous.

Une vie à laquelle tente d’échapper Lawrence Alexander, pianiste sur des bateaux de croisière, ne débarquant jamais lors des escales. La musique est son refuge, le piano « la seule faculté qui [lui] soit restée » et les cabines, minuscules, au hublot impossible à ouvrir, aux portes qui lorsqu’elles se referment font un bruit sourd, « agréablement définitif », sont les seuls espaces qui lui conviennent totalement. Anne von Canal, auteure allemande qui signe ici son premier roman, nous raconte l’histoire terrible, banale et extraordinaire de ce pianiste blessé, devenu solitaire. Son écriture habile entrelace plusieurs récits, orchestre différentes temporalités comme autant de vagues de souvenirs, de flux d’impressions, de mouvements musicaux, de bouts de vie qui s’assemblant, se répondant, finissent par faire sens. Lawrence Alexander, qui est aussi Lorenzo, qui fut dans une autre vie Victor Alexander Laurentius Simonsen ou Laurits, est un personnage profondément émouvant que l’on accompagne dans ses épreuves et ses réconforts, ses belles émotions musicales, et que l’on quitte à regret car on voudrait être sûr, avant de refermer le livre, qu’il soit enfin parvenu à (re)gagner la terre ferme.

Le roman s’ouvre sur un appel de détresse. Un bateau est en train de sombrer. On ignore son nom. On ne sait pas quand cela s’est passé. Ce qu’on sait, c’est qu’il transportait 850 passagers qu’il a plongés dans des eaux glaciales, au cœur de la nuit. Puis la lumière revient. Il est 14h. Nous sommes en 2005. Commence un autre récit. Lawrence vient d’embarquer pour une nouvelle croisière (une ultime croisière ?). Il enchaîne un contrat de plus en tant que pianiste-animateur-faiseur de bruit de fond, ou autrement dit « un pianeur ». Il tourne le dos à Venise, où il s’est posé quelques jours. Mais il est contrarié, angoissé et son embarquement ressemble à une fuite. Rosa vient de lui apprendre qu’elle est enceinte : une vie à 3 s’annonce ; une vie qui le rattache à autrui, à un lieu, une vie qui germe et dont il ne veut pas, ou plutôt dont il ne veut plus. Il va s’en expliquer dans un journal de bord. Dans la solitude de sa cabine, il pose sur le papier ses angoisses, réminiscences de vies passées. Vient alors un troisième récit dans lequel il jouera sa partition la plus personnelle.

De blessures d’enfance en amours intenses, de secrets de famille en rêves disparus, Lawrence, Laurits ou Lorenzo n’en finit pas de se perdre, épuisé par le flux et reflux d’événements qu’il n’a pas pu maîtriser, contraint au renouveau pour ne pas sombrer :

« Combien de fois peut-on recommencer de zéro ? Combien de chances a-t-on dans sa vie ? Et combien de fois supporte-t-on ça ? Combien de fois puis-je muer avant qu’il ne reste plus rien de moi ? »

La musique heureusement est sa constante. Elle varie elle aussi mais sa puissance demeure intacte. Alors que Schubert, Chopin et Haydn l’accompagnaient quand il préparait son entrée au Conservatoire de Stockholm, il se réfugie à présent dans Metamorphosis de Philip Glass. La musique, la seule véritable compagne qu’il souhaite à ses côtés. Elle est source vitale et combat douloureux. Elle lui a fait éprouver la tyrannie d’un père hostile à toute ambition artistique. La famille Simonsen a toujours été une famille respectable de la bourgeoisie stockholmoise et son patriarche, Magnus, illustre professeur en ophtalmologie, ne supportait pas que son fils prenne le risque de compromettre sa réputation et sa dignité. Et ce n’est pas sa mère, Amy, épouse soumise évaporée dans l’alcool, qui a pu l’aider. Il y a eu heureusement sa professeure de piano, Melle Andersson, et plus tard la rencontre lumineuse et inattendue avec la sensuelle et indépendante Silja.

Les mots courent sur le papier, les notes surgissent de souvenirs enfouis mais elles résonnent aussi un peu creuses au cours de la croisière lorsqu’on lui demande de faire son travail et de jouer pour la énième fois « Besame Mucho » ou « As time goes by » (« Play it again, Sam », lui dit avec un large sourire un « vieux mâle en rut plein aux as » lui fourrant un billet dans la poche).

Combien de temps encore Lawrence se satisfera-t-il de la monotonie des croisières, de l’espace clos d’un bateau ? Combien de temps se réfugiera-t-il dans la solitude pour échapper au passé ? Répondra-t-il à l’appel de Rosa et regagnera-t-il les côtes ?

« La solitude, est-ce un sentiment de vide ou de plénitude ? Ca prend beaucoup de place, en tout cas, ça chasse presque tout le reste. Ca rassasie et, en même temps, ça donne faim ».

Un livre qui m’a beaucoup touchée. L’écriture, sobre, classique, se met entièrement au service de son personnage. Elle permet de ressentir une grande et belle empathie pour Lawrence. Ce roman, très bien construit, nous plonge adroitement, subtilement, au cœur de l’intime et nous conduit de plus vers une fin inattendue, réellement bouleversante, que je ne vous dévoilerai pas bien sûr   🙂

Un grand merci à Antigone qui m’a mis ce livre entre les mains ! Il faisait partie en effet d’une boîte littéraire que j’ai remportée à l’occasion du concours qu’Antigone organisait pour les 10 ans ( ! ) de son blog. J’avais reçu de belles surprises dans ma boîte aux lettres.

Je vous invite à lire le beau billet qu’Antigone avait rédigé et qui m’avait donné l’irrésistible envie de découvrir Ni terre ni mer.

 

 

 

Publié en mars 2016 par les éditions Slatkine & Cie.
Traduit de l’allemand par Isabelle Liber.