Le palais de glace : Tarjei Vesaas

Je m’étais fait la promesse de lire un jour Le Palais de glace de Tarjei Vesaas, un classique de la littérature norvégienne publié en 1963 et qui a reçu le Prix du Conseil Nordique. On m’en avait vanté la délicatesse et le mystère, la magie de son univers. Le titre d’emblée m’attirait, de même que les prénoms des deux héroïnes, Siss et Unn, qui sonnent si joliment . Petites filles de 11 ans, elles se transforment en jeunes filles et se retrouvent liées à la vie à la mort au coeur de l’hiver, de la forêt et des eaux gelées. J’ai été enchantée de cette lecture, littéralement happée par cette amitié à la poésie de glace, fragile, limpide et tranchante. Une histoire belle comme un songe qui nous parle au plus près de nos émotions d’enfance et d’adolescence, avec beaucoup de douceur et de sensualité.

 

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L’histoire est toute simple. Elle met en scène Siss et Unn, qui sont très différentes l’une de l’autre. Siss la solaire et Unn l’ombrageuse. Unn est nouvelle au village et dès qu’elle arrive dans la classe de Siss, celle-ci est fascinée, irrésistiblement attirée. Elle aimerait tant être l’amie d’Unn, « superbe, timide et singulière », qui reste sur sa réserve, observant de loin les jeux de ses camarades, l’air un peu hautain. Un jour pourtant, Unn invite Siss chez elle, et il est question d’une « chose » qu’Unn n’a jamais dite, pas même à sa mère. Et le lendemain, Unn disparaît, alors qu’elle faisait l’école buissonnière pour partir à la découverte du palais de glace formé par la cascade d’eau gelée de la forêt. Siss va partir à la recherche de son amie mais Unn est introuvable. Se pourrait-il qu’elle soit prisonnière de ce fabuleux et effrayant décor de glace?

« C’était un château enchanté ! Il fallait absolument essayer d’y pénétrer, pour peu qu’il y ait une ouverture. L’intérieur regorgeait à coup sûr de portails et de couloirs biscornus – oui, décidément, il fallait y entrer. Le somptueux palais de glace avait un aspect si sigulier que, devant lui, Unn oublia tout. Un seul désir l’animait : entrer. »

Tarjei Vesaas est un vrai magicien. La description de l’édifice et la progression d’Unn à travers ce labyrinthe sont envoûtantes. Les « pièces » et antichambres se succèdent, apaisantes ou tumultueuses lorsqu’elles se remplissent du vacarme de la cascade, lumineuses quand le soleil parvient à y pénétrer ou tristes, semblant pleurer, lorsqu’elles sont éclaboussées par le flot de l’eau. Ces pièces illustrent à merveille tout ce qui habite Unn, ses états émotionnels qui la plongent tour à tour dans l’euphorie et la mélancolie. Une Nature en écho à l’âme, grouillante de beautés et de dangers, vie et mort liés.

Et il est de même pour Siss, à la recherche de son amie. Plongée dans la Nuit qui assombrit les chemins, elle a peur. Elle sent des choses, son coeur palpite. Et elle entend la glace qui craque en se solidifiant. « Une interminable cassure ». Un bruit à la fois « réjouissant » et impressionnant.

Des battues sont organisées par le village mais Unn reste désespérément introuvable, évanouie dans l’automne norvégien. Siss alors lui fait cette promesse :

« Je te promets de ne penser à rien ni à personne d’autre que toi.

Je penserai à tout ce que je sais de toi ».

Un serment d’enfant fort et solennel. Déchirant, qui met Siss, autrefois si gaie, à l’écart du monde.

Puis l’hiver arrive, avec ses tempêtes et ses épais tapis de neige. Recouvrant de silence et d’oubli.

Et le printemps revient, avec la fonte des glaces. Cela permettra-t-il à Unn de revenir du palais ou bien disparaîtra-t-elle avec lui pour toujours ?

Cette écriture, belle et humble, m’a vraiment touchée. Elle a quelque chose de profond, de limpide qui saisit avec simplicité, eh bien l’insaisissable ! Elle nous fait ressentir le trouble, le fugitif, ce qui affleure et disparaît aussitôt ; on sent le coeur qui s’emballe, le rouge qui monte aux joues, la tristesse qui submerge et la joie qui remplit. Et elle a quelque chose de magique qui orne de mystère et d’intensité ce tout ce qui nous entoure. J’y avais déjà goûté en lisant Nuit de printemps (mon premier billet de blog !), édité également par Cambourakis qui, avec l’aide du traducteur Jean-Baptiste Coursaud, travaille à la redécouverte de l’oeuvre de Tarjei Vesaas. On retrouve dans Nuit de printemps des thèmes et personnages similaires. J’avais beaucoup aimé mais j’aime encore plus Le Palais de glace. Siss et Unn sont des personnages que je ne suis pas prête d’oublier.

Et pour terminer ce billet, j’ai eu très envie de partager avec vous une chanson de Björk, Unravel, qui s’est imposée à moi dès les premières lignes du roman. On y entend la glace, le monde qui respire. C’est organique, sensuel, onirique. Et Björk devait être une fabuleuse Siss, ou Nunn…Ecoutez, plongez…

 

Le Palais de glace, Tarjei Vesaas, traduit du néo-norvégien par Jean-Baptiste Coursaud aux éditions Cambourakis en 2014, puis sorti en collection poche Babel Actes Sud en février 2016.

Marx et la poupée : Maryam Madjidi

Je réapparais timidement, sur la pointe des pieds, après un certain temps d’absence. Je me sens un peu gauche, ça fait longtemps que je n’ai pas échangé avec vous et c’est toujours un peu intimidant de repointer le bout de son nez. Surtout que vous, vous ne connaissez aucune baisse de régime ! Encore une fois, chapeau bas pour votre enthousiasme et vos envies de livres. Mon quotidien lui est devenu moins livresque ces derniers temps, assez éparpillé et comme on le dit le cours de la vie peut facilement nous emporter. Mais la lecture, c’est tout de même une pratique addictive et le manque se fait sentir. Quand on y a goûté, on peut vite replonger. Il n’y a rien de meilleur en effet que de s’accorder un moment rien qu’à soi, grâce à un livre. Et de se remettre à tourner des pages en luttant contre le temps, contre ce qui file, glisse et se sentir mieux, « nourri(e) ». Et il y a un livre qui m’a donné l’envie de revenir sur ce blog, et d’échanger avec vous. Un livre qui m’a « posée », m’a procuré bien du plaisir et m’a cueillie dès les premières lignes. Un livre qui m’a enveloppée de sa chaleur, de sa force et de sa vitalité. Ce livre est ce fabuleux premier roman de Maryam Madjidi, Marx et la poupée.

 

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Quel plaisir de vous retrouver pour vous parler de ce roman incroyablement beau, poignant, qui tourneboule le coeur et fait picoter les yeux. Qui fait rire aussi car la vie est là et l’auteure manie l’ironie avec bonheur . Il se dégage de ce livre une énergie irrésistible qui fait s’alterner légèreté et pure émotion. Maryam Madjidi nous raconte son exil en France, comment elle a dû quitter en 1986, alors qu’elle avait six ans, son pays natal qu’ est l’Iran. Ses parents, jeunes révolutionnaires marxistes, ont fui ce pays qui « massacre ses enfants » : « Peur, Mort, Torture, les déesses malveillantes » n’étaient que trop victorieuses.

Maryam va s’emparer de son histoire, et de l’Histoire de son pays perdu, avec un vrai brio romanesque. En de courts chapitres qu’elle enchaîne avec fluidité, telle une Shéhérazade des temps modernes, elle fait défiler les épisodes de sa vie qui sous sa plume deviennent presque des contes. Un récit autobiographique mais avant tout un roman qui va lui permettre de structurer ce qui lui est arrivé ou plutôt de structurer les différents personnages qu’elle a été et qu’elle met en scène de façon si touchante, si proche. C’est bien simple, on l’aime à chaque étape de sa vie, à chaque naissance. Il y en aura trois : celle biologique en Iran, celle où elle devient française et celle, bienfaitrice, douce, où elle se réconcilie avec la langue persane. Elle aura tant combattu, tant aimé, tant détesté, que c’est un réel plaisir de la voir apaisée, à sa place, entière, reliée à ses racines et à son pays d’exil. Tout s’imbriquera alors qu’elle est jeune femme, étudiante à La Sorbonne. Un professeur à la voix douce, « les yeux souriants et profonds », accepte, enthousiaste, de devenir son directeur de recherche pour son mémoire sur Omar Khayyâm et Sadegh Hedayat ; et pour cela, il faudra qu’enfin elle reprenne des cours de lecture de langue persane, des cours qu’elle n’avait pas voulu suivre avec son père quand elle était plus jeune.

Et quels passages déchirants elle consacre à ses parents. De véritables tableaux, sur le vif, qui les fixent dans leur tristesse d’exilés, leurs meurtrissures. Voici ce qu’elle écrit à propos de sa mère lorsqu’ils vivaient tous les trois dans ce petit studio parisien :

« (…) la douce tristesse dans tes yeux. La timidité, tu n’osais parler cette langue étrangère, à la place des mots tu souriais. Le sourire qui s’excuse, le sourire gêné de ceux qui ne parlent pas la langue du pays.

J’aurais aimé ramasser les lambeaux de tes rêves, les sauver, les enfiler comme des perles dans ma guirlande de mots à moi, et l’accrocher au sommet d’un arbre pour que ça bouge et vive encore.

Te réveiller. Te ressusciter. Noircir tes traits, mettre du rouge sur tes joues, sur tes lèvres, t’injecter de la vie pour que tu chantes, tu ries, tu cries mais rien à faire, tu te diluais silencieusement dans une eau imaginaire. »

 

L’écriture de Maryam Madjidi est si belle : proche, immédiate, profonde et gracile. Et j’ai vraiment été touchée par la foi qu’elle accorde aux mots, qu’ils soient écrits ou oraux. Cela m’a fait penser à un autre récit que j’avais beaucoup aimé, Manuel d’exil de Velibor Colic, qui faisait preuve lui aussi de tant de vitalité, de force et qui fut sauvé par l’écriture.

Un moment précieux que cette lecture de Marx et la poupée. Un coup de coeur véritable, et durable. Pour écrire mon billet, j’ai relu des passages eh bien l’émotion et le plaisir étaient toujours là. Alors, si vous ne l’avez pas encore lu, vous avez beaucoup, beaucoup de chance de pouvoir encore le découvrir.

Un grand merci aux 68 premières fois qui m’a fait parvenir ce roman. Vous pouvez lire ici les chroniques des membres de cette chouette association.

 

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Marx et la poupée, Maryam Madjidi, éditions Le Nouvel Attila, janvier 2017

Ni terre ni mer : Anne von Canal

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Ni terre ni mer, ou le récit d’une vie sans ancrages, ballottée par les coups du sort, cruels mais aussi prodigues de joies et de douceur inattendues. Une vie à la dérive que l’on peine à maîtriser en dépit des choix que l’on a cru nécessaire de faire pour s’opposer à ceux que d’autres ont fait pour nous. Une vie qui laisse espérer atteindre le rivage se dérobant malheureusement trop souvent, s’effritant lorsqu’on a eu la chance de crier « Terre ! » Une vie sans trop de racines, ni père ni mère, car ceux-ci nous ont fait trop de mal et qu’on a préféré prendre le large. Une vie qui, même si on est entouré d’immensité, sur une mer d’huile ou une mer démontée, ne cesse de se rappeler à nous.

Une vie à laquelle tente d’échapper Lawrence Alexander, pianiste sur des bateaux de croisière, ne débarquant jamais lors des escales. La musique est son refuge, le piano « la seule faculté qui [lui] soit restée » et les cabines, minuscules, au hublot impossible à ouvrir, aux portes qui lorsqu’elles se referment font un bruit sourd, « agréablement définitif », sont les seuls espaces qui lui conviennent totalement. Anne von Canal, auteure allemande qui signe ici son premier roman, nous raconte l’histoire terrible, banale et extraordinaire de ce pianiste blessé, devenu solitaire. Son écriture habile entrelace plusieurs récits, orchestre différentes temporalités comme autant de vagues de souvenirs, de flux d’impressions, de mouvements musicaux, de bouts de vie qui s’assemblant, se répondant, finissent par faire sens. Lawrence Alexander, qui est aussi Lorenzo, qui fut dans une autre vie Victor Alexander Laurentius Simonsen ou Laurits, est un personnage profondément émouvant que l’on accompagne dans ses épreuves et ses réconforts, ses belles émotions musicales, et que l’on quitte à regret car on voudrait être sûr, avant de refermer le livre, qu’il soit enfin parvenu à (re)gagner la terre ferme.

Le roman s’ouvre sur un appel de détresse. Un bateau est en train de sombrer. On ignore son nom. On ne sait pas quand cela s’est passé. Ce qu’on sait, c’est qu’il transportait 850 passagers qu’il a plongés dans des eaux glaciales, au cœur de la nuit. Puis la lumière revient. Il est 14h. Nous sommes en 2005. Commence un autre récit. Lawrence vient d’embarquer pour une nouvelle croisière (une ultime croisière ?). Il enchaîne un contrat de plus en tant que pianiste-animateur-faiseur de bruit de fond, ou autrement dit « un pianeur ». Il tourne le dos à Venise, où il s’est posé quelques jours. Mais il est contrarié, angoissé et son embarquement ressemble à une fuite. Rosa vient de lui apprendre qu’elle est enceinte : une vie à 3 s’annonce ; une vie qui le rattache à autrui, à un lieu, une vie qui germe et dont il ne veut pas, ou plutôt dont il ne veut plus. Il va s’en expliquer dans un journal de bord. Dans la solitude de sa cabine, il pose sur le papier ses angoisses, réminiscences de vies passées. Vient alors un troisième récit dans lequel il jouera sa partition la plus personnelle.

De blessures d’enfance en amours intenses, de secrets de famille en rêves disparus, Lawrence, Laurits ou Lorenzo n’en finit pas de se perdre, épuisé par le flux et reflux d’événements qu’il n’a pas pu maîtriser, contraint au renouveau pour ne pas sombrer :

« Combien de fois peut-on recommencer de zéro ? Combien de chances a-t-on dans sa vie ? Et combien de fois supporte-t-on ça ? Combien de fois puis-je muer avant qu’il ne reste plus rien de moi ? »

La musique heureusement est sa constante. Elle varie elle aussi mais sa puissance demeure intacte. Alors que Schubert, Chopin et Haydn l’accompagnaient quand il préparait son entrée au Conservatoire de Stockholm, il se réfugie à présent dans Metamorphosis de Philip Glass. La musique, la seule véritable compagne qu’il souhaite à ses côtés. Elle est source vitale et combat douloureux. Elle lui a fait éprouver la tyrannie d’un père hostile à toute ambition artistique. La famille Simonsen a toujours été une famille respectable de la bourgeoisie stockholmoise et son patriarche, Magnus, illustre professeur en ophtalmologie, ne supportait pas que son fils prenne le risque de compromettre sa réputation et sa dignité. Et ce n’est pas sa mère, Amy, épouse soumise évaporée dans l’alcool, qui a pu l’aider. Il y a eu heureusement sa professeure de piano, Melle Andersson, et plus tard la rencontre lumineuse et inattendue avec la sensuelle et indépendante Silja.

Les mots courent sur le papier, les notes surgissent de souvenirs enfouis mais elles résonnent aussi un peu creuses au cours de la croisière lorsqu’on lui demande de faire son travail et de jouer pour la énième fois « Besame Mucho » ou « As time goes by » (« Play it again, Sam », lui dit avec un large sourire un « vieux mâle en rut plein aux as » lui fourrant un billet dans la poche).

Combien de temps encore Lawrence se satisfera-t-il de la monotonie des croisières, de l’espace clos d’un bateau ? Combien de temps se réfugiera-t-il dans la solitude pour échapper au passé ? Répondra-t-il à l’appel de Rosa et regagnera-t-il les côtes ?

« La solitude, est-ce un sentiment de vide ou de plénitude ? Ca prend beaucoup de place, en tout cas, ça chasse presque tout le reste. Ca rassasie et, en même temps, ça donne faim ».

Un livre qui m’a beaucoup touchée. L’écriture, sobre, classique, se met entièrement au service de son personnage. Elle permet de ressentir une grande et belle empathie pour Lawrence. Ce roman, très bien construit, nous plonge adroitement, subtilement, au cœur de l’intime et nous conduit de plus vers une fin inattendue, réellement bouleversante, que je ne vous dévoilerai pas bien sûr   🙂

Un grand merci à Antigone qui m’a mis ce livre entre les mains ! Il faisait partie en effet d’une boîte littéraire que j’ai remportée à l’occasion du concours qu’Antigone organisait pour les 10 ans ( ! ) de son blog. J’avais reçu de belles surprises dans ma boîte aux lettres.

Je vous invite à lire le beau billet qu’Antigone avait rédigé et qui m’avait donné l’irrésistible envie de découvrir Ni terre ni mer.

 

 

 

Publié en mars 2016 par les éditions Slatkine & Cie.
Traduit de l’allemand par Isabelle Liber.

Un matin de grand silence : Eric Pessan et Marc Desgrandchamps

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C’est avec grand plaisir que je participe cette semaine à une thématique consacrée aux éditions du Chemin de Fer, en compagnie d’Anne du blog Des mots et des Notes. Elle m’a très sympathiquement invitée à être du voyage après ma découverte de l’éditeur via Inquiétude de Michèle Lesbre, vu par Ugo Bienvenu et Tryggve Kottar de Benjamin Haegel, vu par Marie Boralevi. Cet éditeur « basé dans la Nièvre, en lisière de forêt et du monde » propose « depuis 2005 des textes courts illustrés par des artistes contemporains ». Les ouvrages sont de très belle facture, avec rabat et papier épais cousu, et les univers présentés sont des invitations aux voyages singuliers. Alors, amoureux de la littérature et explorateurs graphiques dans l’âme, amateurs des chemins de traverse plutôt que des lignes à grande vitesse, embarquez à bord de notre Chemin de Fer. Première destination : Un matin de grand silence d’Eric Pessan, vu par Marc Desgrandchamps.

 

« C’est un matin de grand silence, comme recouvert par une épaisse couche de poussière. Le son ose à peine se propager. Le moindre raclement de gorge le moindre heurt le moindre froissement se répercutent avec violence dans l’appartement déserté. »

 

« Ce matin, le monde a une fragilité nouvelle ».

 

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Un adolescent se réveille dans un appartement. Il est 9h30 et ses parents ne l’ont pas réveillé pour aller au collège. Ils ne sont pas là. Ils semblent avoir déserté l’appartement, à moins que…La porte de leur chambre est mystérieusement fermée. N’osant abaisser la poignée de la porte, le garçon déambule d’une pièce à l’autre. Les heures passent sans qu’il cherche à sortir, à prendre contact avec l’extérieur. Il est comme prisonnier à l’intérieur, et immobilisé dans le temps :

 

« Il est coincé dans l’appartement déserté,

seul,

caché et clandestin, il veut profiter pleinement de chaque seconde de son étrange liberté silencieuse. L’appartement est un fossile, un coquillage pétrifié enfoui dans le limon. Le temps verse ses siècles, l’appartement se minéralise, subit les pressions de la roche, s’endurcit, il sera difficile de le déterrer ».

 

Féru de livres et de films de SF, fasciné par l’Espace et la vie éventuelle sur d’autres planètes, il s’imagine prisonnier d’une capsule qui dérive et « il ne comprend pas pourquoi ses parents l’ont expulsé du vaisseau principal ». A défaut d’explorer une planète, il s’aventure précautionneusement dans l’appartement et éprouve la solitude de l’Espace infini…

 

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Il est traversé par plusieurs sensations : angoisse, dégoût, apaisement, réconfort, tristesse…Il éprouve bien sûr un terrible sentiment d’abandon mais aussi le plaisir d’exister seul, sans plus avoir à supporter la présence envahissante, intrusive, de sa mère, femme au foyer, et la compagnie de ses camarades de classe ; il se sent si différent d’eux…Il goûte à la « douceur confortable du silence » et ressent une réelle souffrance à chaque sonnerie du téléphone, ce « prédateur » qui l’attaque.

Le monde qui l’entoure semble ne plus avoir de prise sur lui, s’estompe : de l’immeuble ne s’échappe aucun bruit et de la rue ne lui parvient que quelques pétarades de mobylettes. Le silence est si grand qu’il entend le battement de son cœur, se demandant d’abord s’il ne s’agit pas d’un voisin qui cogne contre une cloison. Plongé en lui-même, il ne veut, et ne peut peut-être plus, se confronter aux autres. Ses parents ne sont plus là mais lui aussi s’absente du monde.

L’écriture d’Eric Pessan saisit plusieurs facettes de cette solitude : liberté bienvenue, vide angoissant, refuge réconfortant, abandon douloureux…Il s’agit non pas d’expliquer pourquoi les parents ont disparu mais de montrer les réactions et sentiments du garçon face à quelque chose qu’il ne maîtrise pas. Avec ses variations de rythme, telles des vagues, l’écriture nous fait passer d’une phase relativement paisible à une autre, plus agitée. Le quotidien le plus banal (se laver, se préparer un repas, faire la vaisselle…) se teinte par moments d’effroi, souvent de poésie, et flirte volontiers avec le fantastique.

Les illustrations de Marc Desgrandchamps expriment elles aussi une réalité plurielle et difficile à capter. Ses collages nous font voir plusieurs couches, plusieurs mondes qui se superposent. Beaucoup d’éléments sont présents mais aussi recouverts, cachés. Il y a à la fois une vision kaléidoscopique, éclatée, avec des éléments qui tranchent avec les autres, les entaillent, et une vision plus trouble, fuyante, avec des contours estompés et des coulures qui fondent les éléments les uns dans les autres.

 

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Je vous invite à plonger davantage dans l’univers du peintre graveur Marc Desgrandchamps.

Explorez également le site de l’écrivain Eric Pessan, aux talents variés, auteur de romans, de nouvelles, de pièces de théâtre, d’essais, de poésie…

Et bien sûr, lisez sans plus attendre le billet d’Anne : Les histoires de frères d’Arnaud Cathrine, vu par Catherine Lopès-Curval.

 

 

Sorti en mars 2010 aux éditions du Chemin de Fer

L’avalée des avalés : Réjean Ducharme

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

 

Je n’oublierai pas de sitôt cette lecture. Quelle claque ! Et quel ravissement… Dès les premières lignes, l’écriture de Réjean Ducharme part à l’assaut et assène au lecteur une sacrée gifle. J’ai tendu sans hésiter l’autre joue, puis je me suis présentée tout entière, bien de face, pour recevoir les mots rageurs de Bérénice, jeune héroïne ducharmienne en guerre contre les adultes et les lâches. J’ai encaissé ses invectives, ses mots fous, ses mots inventés, ses mots qui triturent, qui dissèquent, ses mots qui terrassent, ses mots qui magnifient, qui envoûtent, qui transportent par leur poésie hybride, toute d’ombre et de lumière. Des mots à foison qui m’ont avalée et que j’ai ingérés, goulûment. Une écriture incroyablement belle, exaltante, épuisante, qui exprime la soif inassouvie de Bérénice Einberg dans sa recherche d’absolu, de découverte d’elle-même, et dans sa volonté d’en découdre avec la terre entière, jour et nuit. Petite fille de parents monstrueux et défaillants, elle aurait pu se briser et se faire engloutir par les adultes. Que nenni ! Sa rage est à nulle autre pareille et terrasse quiconque, toujours victorieuse.

 

Voici comment elle se présente dans un incipit-lame-de-fond : souffrance d’être perdue dans le monde et volonté de se posséder :

 

« Tout m’avale. Quand j’ai les yeux fermés, c’est par mon ventre que je suis avalée, c’est dans mon ventre que j’étouffe. Quand j’ai les yeux ouverts, c’est par ce que je vois que je suis avalée, c’est dans le ventre de ce que je vois que je suffoque. Je suis avalée par le fleuve trop grand, par le ciel trop haut, par les fleurs trop fragiles, par les papillons trop craintifs, par le visage trop beau de ma mère(…) »

 

Il faut dire qu’elle a de quoi être perturbée la petite Bérénice. Elle vit avec ses parents et son frère Christian sur une île du grand fleuve canadien le Saint-Laurent, dans une ancienne abbaye « aux quatre toits de tuiles rouges », « plus pointus que des fers de hache, plus escarpés que des falaises », au-dessus de laquelle passe un pont ferroviaire qui cache le soleil. Les trains font trembler les murs, secouent les lits et les rares rayons de soleil que le pont n’a pas filtrés sont arrêtés par d’épais rideaux de velours qui pendent aux fenêtres. Dans cette abbaye se joue une véritable « Guerre de Trente ans » qui oppose le père Mauritius Einberg à sa belle jeune épouse surnommée « Chat Mort » par sa fille. Ils ne se supportent pas et se sont partagé les enfants : à la mère le premier enfant né, c’est-à-dire Christian, et au père le second, ce sera Bérénice. Chaque parent impose à sa partie un enseignement religieux : catholique pour Christian, judaïque pour Bérénice. Et chaque parent impose aussi à « son » enfant une vision détestable, fielleuse, de l’autre, l’ennemi à abattre. Les repas finissent en champs de bataille et les portes souvent claquent, laissant toujours derrière elles des cris haineux. Cette fureur, Bérénice n’est pas la dernière à y prendre part. Elle aussi joute verbalement, empoigne, gueule, vocifère, cogne, pince…

 

Les deux enfants cependant sont profondément attachés l’un à l’autre. Leur relation est intense, fusionnelle, et même incestueuse vue des yeux de Bérénice. Elle idolâtre son frère dont elle a tant besoin de la douceur. Il est son compagnon de jeux avec qui elle explore le jardin de l’abbaye, les caves, la crypte et aussi les marais de l’île. Ces moments d’enfance, de jeux et d’émotions partagés sont fabuleux à lire.

Mais un jour surgit toute une ribambelle de cousins invités un été par « Chat Mort » et avec eux la redoutable Mingrélie, si belle et dont Christian tombe amoureux. L’été devient insoutenable, moite, nocturne, hypnotique, les croisières programmées sur le Saint-Laurent se transforment en sabordages et en naufrages et c’est « Chat Mort » qui supervise les batailles (ces pages sur l’été dans l’île sont superbes…). Bérénice, arrivée au faîte de sa souffrance, déborde de fureur et son amour pour Christian devient encore plus obsessionnel. Le père, ulcéré, la chasse et l’exile à New York chez un parent, Zio, patriarche ultra-orthodoxe qui s’est investi de la mission de panser et de guérir les âmes. Bérénice passera cinq années loin de l’île vénéneuse mais connaîtra dans la grande ville d’autres poisons. Elle n’aura de cesse de se battre contre les prisons (famille, religion, école) pour devenir une adolescente encore plus dure, plus détachée des autres :

 

« Je suis une alchimiste rendue folle par des vapeurs de mercure. J’aimerai sans amour, sans souffrir, comme si j’étais quartz. Je vivrai sans que mon cœur batte, sans avoir de cœur ».

 

Elle devient boulimique de connaissances, de lectures, ingurgite des cours de tout et n’importe quoi : Ses pensées et réflexions ne cessent de jaillir, grouillent, débordent et elle abreuve de logorrhées ceux qu’elle côtoie. Elle se veut forte dans sa vision sur le monde, forte dans sa solitude et son âme, sans attaches et découvrir qui elle est ; elle déclare : « Je choisirai le sol de chacun de mes pas ».

 

Vous voilà prévenus ! Pour entrer dans ce roman, il vous faudra affronter Bérénice la guerrière, Bérénice qui peut être monstrueuse. Ses armes langagières pourront vous blesser, vous choquer. Peut-être demanderez-vous grâce, sonnés et fatigués : j’ai peiné quelquefois et j’avoue que les cinquante dernières pages m’ont laissée de côté ; de plus, ses inventions linguistiques et ses emplois fréquents de mots peu usités peuvent vous donner le tournis ! (Un conseil : laissez tomber le dictionnaire et amusez-vous, laissez-vous porter par les jeux de mots, les mystères du sens, c’est si agréable de ne pas tout maîtriser). En tout cas je suis sûre que la puissance poétique de l’écriture de Réjean Ducharme vous ravira, littéralement. Il y a dans ce roman des fulgurances incroyables : je termine par cette phrase de Bérénice :

 

« La lumière est une rivière qui m’appelle et qui a quelque chose à son extrémité. Quelqu’un qui suit la vérité jusqu’au bout, qui en a la force, est quelqu’un qui escalade un rayon de soleil et finit par tomber dans le soleil ».

 

Merci beaucoup à Madame lit qui m’a fait découvrir ce si beau livre et la journée « le 12 août, j’achète un livre québécois ». Je connais enfin (un peu mieux) l’auteur québécois Réjean Ducharme. Cet auteur qui n’avait que 24 ans quand est sorti son tout premier roman L’avalée des avalés chez Gallimard en 1966. Un auteur mystérieux qui préserve farouchement son anonymat, alors que son œuvre est couronnée de succès : Prix du Gouverneur Général, Grand Prix national des lettres, officier de l’Ordre national du Québec et dernièrement voici que L’avalée des avalés entre dans le Registre du patrimoine culturel du Québec (merci Marie-Claude d’Hop !  sous la couette  pour le lien )

 

Ed. Gallimard « Folio » (1982)
1ère édition aux éditions Gallimard la « Blanche » en 1966

 

Kannjawou : Lyonel Trouillot

9782330058753

Voici la chronique cruelle et poignante de la « bande des cinq », cinq jeunes gens d’Haïti qui peinent à trouver leur place dans un pays ravagé par l’Histoire colonisatrice, la dictature, le tremblement de terre et l’humanitarisme de la communauté internationale. Les Cinq se nomment Wodné, Sophonie, Joëlle, Popol et « le scribe », le narrateur du roman. Chacun(e) incarne les singularités et contradictions d’une jeunesse haïtienne orpheline, privée de rêves et de parents qui semblent avoir démissionné. Lyonel Trouillot, avec une écriture rythmique qui vous happe, vous enveloppe, fait entendre les voix d’individus qui, sous le poids du passé et du présent, tentent de s’extirper des combats et de la résignation pour se diriger vers un futur.

Le « scribe » consigne dans un journal les jours qui défilent, sans relief, dans le quartier misérable de la rue de l’Enterrement, menant au grand Cimetière. Déserté par ceux qui avaient encore de l’argent, le quartier va à vau-l’eau, et il ne semble plus guère animé que par les cortèges funèbres. Difficile de songer à un quelconque avenir, de se fabriquer des rêves, quand la vie vous file entre les doigts : les morts s’entassent au cimetière, les commerces n’existent plus et votre pays, occupé hier et encore aujourd’hui, ne sait plus qui il est. Et pourtant…même s’ils ne suffisent pas toujours, il y a les mots. Les mots qui peuvent faire « bouger la vie ».

Les mots du journal, ceux des livres que lit le narrateur, ceux qu’il échange avec le « petit professeur » qui vient d’un autre quartier, plus aisé, et possède un trésor de bibliothèque. Les mots également de man Jeanne, doyenne du quartier qui ne s’est jamais départie de son humanité et de sa dignité, même aux heures les plus sombres, et qui possède, outre un fort tempérament, un étonnant art de la formule.

Mais il y a aussi les mots qui trompent. Ceux d’abord des représentants des ONG internationales. Sous couvert d’humanisme, ils se racontent des mensonges pour justifier leur présence en Haïti. Gagner des points de carrière grâce à un tremblement de terre, la bonne aubaine ! Aujourd’hui en Haïti, demain « dans un autre pays malade où des typhons ont fait des dégâts que les dirigeants locaux seront incapables de réparer ». Finalement, la colonisation n’est pas si lointaine quand il s’agit d’exploiter la situation d’un pays pour son intérêt propre. D’ailleurs, le soir venu, ces chers représentants se trémoussent et s’enivrent en compagnie des notables de la ville au « Kannjawou », un bar typique où est singulièrement absente la population locale. Alors que le Kannjawou est une fête traditionnelle fondée sur le partage et qui réunit tout le monde, ce bar exclut les plus pauvres. Sophonie, qui y travaille comme serveuse, assiste chaque soir à cette navrante comédie.

Ensuite, il y a les mots des militants les plus radicaux qui, au nom de la liberté et de la dignité retrouvées, manient la parole comme une arme d’exclusion et de violence : « ça sent la secte et le goulag. La terreur au service du mensonge (…) L’imposture est trop lisible derrière la posture ». C’est Wodné le plus véhément, suivi de Joëlle : ils forment un couple d’étudiants révolutionnaires persuadés de reprendre le flambeau de leurs aînés ayant combattu la dictature et s’en prennent à tous ceux qui n’ont « pas choisi le domaine de la lutte ». Mais le « petit professeur », qui faisait partie des combattants de la première heure, met en garde quand la révolution se veut davantage idée, concept, que bonheur au quotidien : « Nous aimions l’avenir sans aimer le vivant. Nous avons mal aimé. C’est pourtant par l’amour qu’il fallait commencer ».

Tous ces mots-mensonges, ces mots déviés, ces mots vociférés…peut-être est-ce à cause d’eux que Popol, le frère du narrateur, est aussi silencieux. Quand il prend la parole, c’est pour demander au petit professeur pourquoi, malgré « tant d’élans prometteurs » dans le passé, « aujourd’hui, le pays est occupé. Face contre terre ». Popol, déjà résigné.

Seuls les mots de la littérature semblent alors révéler le réel, avoir prise sur lui et le magnifier. C’est ce dont est persuadé le narrateur qui fait la lecture aux enfants du quartier et qui leur invente des histoires mêlant personnages échappés de la bibliothèque du petit professeur et « vraies » personnes. Un véritable « Kannjawou » prend alors forme, avec des histoires qui invitent tout le monde à être lecteur et / ou personnage : le vrai partage.

Lyonel Trouillot, avec Kannjawou, nous offre un regard précieux sur Haïti. Dur, certes, qui nous malmène, mais qui n’est pas désespéré : la littérature, la poésie, procurent suffisamment de force pour s’extirper de la violence et de la laideur et pour réunir tout le monde, sans exclusion. L’écrivain s’engage au nom de la poésie pour redonner une vie et une identité à son pays.

Le poids du temps : Lutz Seiler

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Surtout, ne vous laissez pas impressionner, écraser, par le titre ! Lutz Seiler, auteur allemand né en 1963 à Thuringe, nous offre un beau recueil de nouvelles, « autofictives », qui nous plongent avec sensibilité et délicatesse dans l’ex-Allemagne de l’Est. Né dans un milieu ouvrier et lui-même maçon, puis menuisier, avant de devenir écrivain, il rend hommage ici à ses pairs.

Loin de l’idéal soviétique vantant un prolétariat triomphant, ces travailleurs de RDA se virent imposer un quotidien gris, aussi gris que les nuages de pollution industrielle planant sur les villes et les nouveaux quartiers construits pour accueillir ceux qui ont quitté leur village. A eux les « joies » des trois-huit, des appartements vétustes et sonores, du dur labeur la semaine qui permettra d’acquérir un jour, à force, un petit lopin de terre sur lequel on cultivera un potager ou construira sa maison, retrouvant ainsi un peu de nature en ville.

Dépassant la simple chronique du quotidien de ces familles ouvrières, Lutz Seiler compose, par la force de son écriture et l’acuité poétique de son regard, un univers insolite et envoûtant. Son talent à capter l’infime, à déceler l’étrange et le grotesque, happe le lecteur. D’une nouvelle à l’autre, on ressent le vacillement, la fragilité, qui font de chaque personnage un héros du « combat ordinaire ».

Ainsi, ce personnage qui marche, « le bègue », dont on ne connaît pas le nom, pour qui chaque mot à prononcer est une torture, fascine, par sa démarche et sa façon de fumer sa cigarette, le jeune Lutz Seiler qui se met à le suivre de façon obsessionnelle. Le bègue devient , lui qui est toujours sur la touche et condamné à la solitude, l’incarnation d’une promesse pour l’adolescent d’un avenir plus libre, un avenir pour ceux qui avancent, tracent leur chemin.

Il y a aussi Gavroche, une jeune fille joueuse émérite d’échecs, qui, avec sa casquette et son rire, l’armant d’un charme fou lors des tournois qu’elle enchaîne, fait se morfondre de nombreux soupirants et jettera son dévolu sur Lutz Seiler alors étudiant. Ils voyageront ensemble en train dans l’ex-URSS pour que la belle puisse se mesurer à d’autres joueurs, de gare en gare.

Il y a également Heike, quand le narrateur était enfant, qui était presque inatteignable, intouchable, tant elle était belle. Telle une princesse, elle le consolait de la dureté du monde.

Et aussi le père qui entraîne sa famille chaque week-end dans le jardin ouvrier qu’on leur a attribué pour construire, petit à petit, leur maison. Cet homme taiseux ne partage avec son fils que la partie hebdomadaire d’échecs du samedi soir lorsqu’ils dorment dans le petit cabanon qui leur sert de bivouac. Un jour, alors que Lutz a 13 ans, il perd contre son propre fils. Le choc est rude, nul mot n’est prononcé, mais ils ne joueront plus.

Une succession donc de personnages et de situations qui marquent le narrateur et procurent de l’intensité, du relief et de la lumière à ces années de jeunesse passées en RDA. Une jeunesse profondément marquée par la culpabilité et l’incommunicabilité. Le narrateur ne se sent jamais à la hauteur des exigences des autres, que ce soient ses parents, ses professeurs ou ses compagnes. Il a peu de prise sur le monde qu’il comprend peu. Mais c’est avec brio qu’il établit avec le lecteur une réelle proximité.

Un recueil de nouvelles qu’il faut découvrir absolument pour leur singularité. Lutz Seiler est un auteur reconnu en Allemagne, considéré comme un poète important. Il a aussi écrit un roman, Kruso, publié en 2014, dont les éditions Verdier nous annoncent, fort heureusement, sa traduction prochaine. Gageons qu’il sera aussi reconnu chez nous ! Lisez-le, je vous promets une belle découverte, une réelle voix à entendre.

Sorti en février 2015.
Coll. « Der Doppelgänger »
Traduit de l’allemand par Uta Müller et Denis Denjean