Manuel d’exil : comment réussir son exil en trente-cinq leçons : Velibor Colic

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Que j’ai aimé ce livre ! Il m’a beaucoup fait rire, il m’a émue et séduite. C’est bien simple : Velibor Colic, le héros de ce Manuel d’exil, est irrésistible. Extrêmement drôle, généreux, séducteur, le regard acéré, il m’a prise dans ses filets. Il nous raconte son arrivée en France en 1992, après avoir été soldat dans l’armée bosniaque. Le jeune homme de vingt-huit ans qu’il était alors a fui son pays ravagé par la guerre et a traversé la Croatie, la Slovénie, l’Autriche et l’Allemagne pour se retrouver, complètement seul, sans argent, ne maîtrisant pas le français, à Rennes où il obtient une place dans un foyer de demandeurs d’asile. Animé d’une vitalité incroyable, qui le poussera à devenir écrivain en France, s’octroyant même le luxe d’écrire ses livres directement en français dès 2008, il parvient à supporter le difficile quotidien des réfugiés, celui de la faim, du corps usé, malade, et celui qui confronte à une immense solitude, lui faisant ressentir un véritable « froid métaphysique ». Il faut dire que s’il a laissé tomber les armes en désertant l’armée, il en a néanmoins conservé deux, autrement plus redoutables que les fusils : l’humour et la littérature. Son autodérision est extraordinaire, ne rate jamais sa cible, lui-même, et sa foi en l’écriture ne faiblit pas. En 35 courts chapitres, Velibor Colic, qui ne cesse de brandir l’étendard de la poésie, réchauffant l’âme et reliant les êtres, nous montre comment il a « réussi son exil ».

 

Ce n’était pas gagné, loin de là, quand il descend du train en gare de Rennes :

« J’ai vingt-huit ans et j’arrive à Rennes avec pour tout bagage trois mots de français – Jean, Paul et Sartre. J’ai aussi mon carnet de soldat, cinquante deutsche marks, un stylo à bille et un grand sac de sport vert olive élimé d’une marque yougoslave. Son contenu est maigre : un manuscrit, quelques chaussettes, un savon difforme (on dirait une grenouille morte), une photo d’Emily Dickinson, une chemise et demie (pour moi une chemise à manches courtes n’est qu’une demi-chemise), un rosaire, deux cartes postales de Zagreb (non utilisées) et une brosse à dents ».

Il a tout laissé derrière lui et sent à présent la solitude lui vriller le cœur :

« Je suis assis sur ce banc public à Rennes. Il pleut de l’eau tiède et bénite sur la ville. Je réalise peu à peu que je suis le réfugié. L’homme sans papiers et sans visage, sans présent et sans avenir. L’homme au pas lourd et au corps brisé, la fleur du mal, aussi éthéré et dispersé que du pollen. Je n’ai plus de nom, je ne suis plus ni grand, ni petit, je ne suis plus fils ou frère. Je suis un chien mouillé d’oubli, dans une longue nuit sans aube, une petite cicatrice sur le visage du monde ».

Il dispose d’une chambre dans un foyer où il rencontre d’autres réfugiés dont certains deviennent ses compagnons d’escapades nocturnes éthyliques, apaisant la soif et la nostalgie. On lui propose aussi des cours de français, ce qui lui est indispensable car il affirme, rien de moins, que son « projet en France » est d’avoir le Goncourt ! Il a en effet déjà publié plusieurs livres quand il vivait en Bosnie. Mais avant, il va falloir apprendre à dire « Où est la Poste ? » et ça, ce n’est guère stimulant pour notre futur lauréat. Le voici alors qui décide de prendre des cours en accéléré auprès d’une petite amie française. Il rencontre dans un bar Isabelle, qui « ressemble à un ange qui louche, une Joconde bien nourrie avec quelques gouttes de sang espagnol et républicain dans les veines ». La belle a chez elle des recueils de poésie qu’il apprend et déclame la nuit avec grand enthousiasme et force bières.

Apprendre le français pour pénétrer la sphère littéraire, devenir un de ces écrivains dont les livres « aux belles couvertures blanches et jaunes » ornent les vitrines des librairies, mais aussi pour trouver son salut. La douleur est grande d’avoir dû quitter son pays et ses proches et le seul moyen de la laisser derrière soi serait de la penser et de l’exprimer uniquement dans sa langue maternelle ; une nouvelle vie en France qui « exige un esprit fort et une mémoire blanche ».

Alors Velibor Colic travaille à l’écriture, et dur. Il quitte Rennes pour Paris – Paris la cruelle où la pauvreté mais aussi les rencontres fraternelles sont au rendez-vous – puis Strasbourg, où il est invité par le Parlement des écrivains. Il passe des nuits entières à taper sur sa machine à écrire, « une magnifique Olivetti » qu’il nomme Hamsun. Il écrit à partir de ses notes rédigées dans ses carnets de soldat, quand il était dans les tranchées, tenaillé par la peur et la rage. Il n’hésite pas à dire de ces écrits, d’un ton vachard :

« Mon manuscrit est un vrai manuscrit, écrit à la main. Lignes serrées, pour économiser la place, j’énumère mes observations, mes pensées et jurons. Je suis en même temps anti-guerre et anti-paix, humaniste et nihiliste, surréaliste et conformiste, le Hemingway des Balkans et probablement LE plus grand poète lyrique yougoslave de notre temps. J’ai juste un détail à régler : mes textes sont beaucoup plus mauvais que moi-même ».

Et de ces nuits finit par naître son premier livre publié en France : Les Bosniaques (éd. Le Serpent à Plumes, 1994). On l’invite alors à France Culture, il devient un « écrivain en résidence », se rend à des dîners où sont également conviés Salman Rushdie et Toni Morrison, part en tournée de promo accompagné de « trois grands philosophes engagés et un grand écrivain français », qui « brillent de mille feux » lorsqu’ils s’adressent aux public et journalistes. Lui, Velibor, est plus en retrait, maîtrisant encore difficilement la langue et se sentant également « dépossédé » : les autres ont l’air d’avoir tellement de choses à dire sur le conflit en ex-Yougoslavie…En dépit des mondanités, de la reconnaissance, il y a la solitude, encore et toujours, de celui qui a tant perdu, le réfugié, le migrant…

Allez-y, précipitez-vous dans votre librairie préférée, assiégez votre bibliothèque jusqu’à ce qu’elle fasse l’acquisition de ce livre, lisez absolument Manuel d’exil de Velibor Colic. C’est un roman généreux, nécessaire, d’une actualité brûlante, qui fait briller les yeux de plaisir et d’émotion.

Je vous invite à lire le beau billet de Joëlle (Les livres de Joëlle) qui a eu la chance de rencontrer Velibor Colic.

 

Publié aux éditions Gallimard en avril 2016

Mère et le crayon : Josef Winkler

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Ce livre est un bijou d’écriture. 89 pages seulement mais une écriture dense, aux multiples résonances, littéraires et picturales, et intimes : parlant de lui et de son enfance peu heureuse, Josef Winkler nous touche, trouve en chacun de nous un lecteur attentif, conquis par l’exigence de sa langue.

« Mère », c’est la propre mère de Josef Winkler, et « le crayon » c’est celui de l’écrivain, qui le tenait dès l’enfance, dans la cuisine de la ferme familiale, humant à la fois les odeurs du repas et la présence maternelle. D’abord dans la main gauche puis, vaincu par les gronderies et la dureté de sa mère dans la main droite, la « bonne main ». Mais pour raconter aujourd’hui le personnage de sa mère, six ans après après son roman Requiem pour un père, c’est en toute liberté que Josef laisse aller son crayon. Au fil de ses souvenirs, ses visions, et ses lectures.

C’est en effet à la lecture du journal d’Ilse Aichinger  (Kleist, mousse, faisans) qu’il a emporté un été, lors d’un voyage en Inde, que le livre sur sa mère va naître. « Dans l’enfance aussi, il y avait des miroirs, mais à une plus grande distance. Peu à peu nous nous rapprochons de nous-mêmes, l’espace qui nous entoure s’amenuise, bientôt nous voici au plus près. Encore un pas et nous brisons le miroir à coup de poing, nous nous coupons, nous saignons. Ou nous nous immobilisons. » Ce sont ces phrases précisément d’Ilse Aichinger qui provoquent une vision : Josef revoit la chambre austère de ses parents, avec les deux lits, surmontés par la reproduction d’un tableau de Raphaël, La Vierge à la chaise, qui se reflétait dans un miroir sur le mur opposé.

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Alors qu’il est à l’autre bout du monde, le voilà renvoyé à lui-même, il se rapproche de Kamering, son petit village natal d’Autriche. Les temples bouddhistes autour de lui s’évanouissent et laissent la place aux années tristes de son enfance.

Cette enfance à Kamering est marquée par l’ambiance morbide de l’après-guerre, les blessures infligées par le nazisme (en écho à d’autres phrases d’Ilse Aichinger, écrivaine juive dont la famille connut la déportation), les rites religieux et surtout le silence de sa mère, Maria. Mère distante, elle paraît bien loin de la figure de la Vierge aimante représentée par Raphaël. On apprend les origines de ce silence : Maria jeune fille a été profondément marquée par la mort durant la Seconde Guerre. Ses trois frères sont morts au combat, laissant leurs parents stupéfaits et anéantis par le chagrin. Dès lors, les paroles ne résonnèrent plus dans la maison maternelle, et chacun resta seul avec sa peine.

Remonter aux sources du silence permet au narrateur de créer de véritables tableaux. Le grand-père apprenant la mort du troisième fils, figé dans sa douleur, sous un arbre, pourrait être un des paysans des tableaux de Millet.

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Et les phrases se parent d’ornementations proustiennes, elles semblent chercher dans l’histoire familiale ; sinueuses, elles éprouvent le sens et le chagrin.

Puis, c’est au tour de Peter Handke d’accompagner Josef Winkler, avec ses carnets d’Hier en chemin et Le malheur indifférent (racontant lui aussi la vie de sa mère). Encore des phrases qui résonnent, qui font naître l’oeuvre et revivre la mère. Encore des tableaux qui figent un instant l’enfance et Maria qui travaille, fait la cuisine, s’ocupe des enfants, punit. Le père aussi, impulsif et ne supportant pas que son fils Josef s’oppose à lui. Langue picturale toujours mais également sensitive, charnelle : la mère est un corps, dans les jupes de qui on voudrait se réfugier, son lit au petit matin dans lequel se glisse le petit Josef une fois qu’elle est levée pour soigner les bêtes est encore tout chaud,  les repas qu’elle prépare ont l’odeur de l’ail et des épices, et les corps des grands-mères qui vieillissent dégagent une odeur acide…

Les mots des autres, pour trouver les siens propres ; la littérature, communion d’âmes et fraternelle ; le lecteur, touché par la voix d’un écrivain : Mère et le crayon est un « livre à soi », le livre d’un autre que l’on s’approprie, et que l’on voudrait partager à son tour.

Sorti en février 2015 aux éditions Verdier, collection « Der Doppelgänger ».
Traduit de l’allemand(Autriche) par Olivier LE LAY.