Inquiétude : Michèle Lesbre et Ugo Bienvenu

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Un homme, dans une ville, qui vit seul. Il est en proie à l’inquiétude, elle l’habite depuis l’enfance, depuis un épisode particulier, et ne l’a jamais quitté. L’inquiétude, c’est « un mot qui est presque son double ». C’est sa compagne, elle le constitue. Michèle Lesbre, dans ce court récit ( une cinquantaine de pages) noir et tendu, va nous relater la nuit terrible que va passer cet homme, douloureusement seul. Sa voisine du dessus, dont la présence le rassure et l’obsède, ne rentre pas un soir. L’angoisse alors le tenaille, l’envahit, le submerge. Il l’attend…Il ne le supportera pas.

Quand il était enfant, son père a disparu, sans explications. Ce fut un choc. Il est resté seul avec sa mère qui travaillait dans un restaurant à l’autre bout de la ville et rentrait chez eux fort tard. Que de fois il l’a attendue, s’endormant sur le pas de la porte. Elle ne rentrait qu’à la nuit tombée et l’enfant ne pouvait rien faire d’autre que l’attendre pendant des heures :

 « Il avait l’impression que s’il pensait à autre chose, elle ne rentrerait pas. Il en était même persuadé. Quelque chose de grave l’en empêcherait, quelque chose dont il serait un peu coupable. »

L’enfant est devenu homme et il est resté inquiet, la nuit ne desserrant pas son étreinte :

« Maintenant encore il est ce petit fantôme orphelin qui a peur de la nuit, qui ne sera jamais tranquille, un vieil enfant inquiet. »

Il s’est muré dans la solitude, ses jours n’étant pas plus apaisants que ses nuits. Il ne s’accorde qu’une vie terne, une vie qui passe, qui défile sans heurts et sans joies. L’écriture de Michèle Lesbre, simple et précise, est implacable et douce à la fois. Il est des individus qui ne guériront jamais de leur enfance, hantés par le mystère et la tristesse. Le malheur les a marqués, à vie. Heureusement, il existe aussi des îlots de lumière dans lesquels on peut se réfugier, des trouées dans la nuit, apportant un peu de réconfort : ce sont certains souvenirs de tendresse maternelle qui resurgissent, le sourire dont nous a gratifié une caissière dans un magasin, et l’arrivée un jour d’une voisine.

Une femme en effet est apparue, emménageant dans l’appartement au-dessus du sien. Il la surnomme Barbara car elle écoute souvent L’Aigle noir et Nantes. Il ne l’a jamais vue, elle est juste une silhouette qui traverse la cour de l’immeuble quand elle part travailler, mais il peut l’entendre, elle chante, elle est vivante. Les bruits qui viennent de chez elle le rassurent, il s’est mis à les guetter :

« Elle rentre parfois très tard. Il entend les bottes qu’elle quitte dès qu’elle a refermé sa porte et qu’elle doit lancer à travers la chambre. Il les entend tomber l’une après l’autre, sauf quelquefois où elle en pose une sans bruit, et c’est idiot, il déteste cette fracture, il préfère quand elle jette les deux, ça tombe plus juste. »

Mais un soir, elle ne rentre pas. Nouvelle disparition, nouvelle blessure :

« Ce silence opaque lui donne un étrange vertige auquel il n’aura sans doute pas la force de résister(…) »

Une nuit de trop passée à attendre, une nuit décisive.

Michèle Lesbre nous plonge dans une atmosphère trouble et menaçante, nous fait perdre pied. Les temps se mélangent : celui de l’enfance, celui de la vie d’adulte, celui suspendu et oppressant de la nuit, et celui du rêve. Elle accomplit une belle prouesse : en si peu de pages, elle réussit à construire une histoire qui va crescendo, haletante et riche. Poignante aussi car mettant en scène une âme esseulée, rongée par la tristesse et le rendez-vous manqué avec l’enfance.

Quant aux illustrations d’Ugo Bienvenu, qui a déjà accompagné un texte littéraire en adaptant Sukkwan Island de David Vann aux éditions Denoël Graphic, elles racontent elles aussi une histoire sombre. La nuit engloutit les personnages, masquant leur visage et ne laissant apparaître que des silhouettes vacillantes. Des illustrations pleine page avec le texte qui leur font face, alternant avec des illustrations en double page pour occulter un instant les mots, tout aussi fortes qu’eux.

 

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Une belle maison d’édition que Les éditions du Chemin de fer… « Basée dans la Nièvre, en lisière de forêt et du monde », elle est spécialisée dans la publication de textes courts, des nouvelles, toujours illustrés. Son catalogue est des plus enthousiasmants, alliant originalité, curiosités, intensité dans l’écriture, aventure et explorations littéraires et plastiques. Le rendez-vous qu’elle a pris avec Michèle Lesbre est des plus réussi et tombe sous le sens. L’auteure travaille la langue, il y a un enjeu, une nécessité, et elle a le goût des romans plutôt courts (voir son oeuvre aux éd. Sabine Wespieser). Michèle Lesbre disposait donc du cadre idéal pour démontrer toute la maîtrise de son art..

J’ai découvert les éditions du Chemin de fer lors du Festival du premier roman et des littératures contemporaines de Laval, en Mayenne. Une rencontre était organisée avec François Grossot, l’un des fondateurs de la maison d’édition, au Musée d’Art Naïf et d’Arts Singuliers, au dernier étage qui abritait l’exposition du « Cabinet des Merveilles », offrant ainsi un bel écrin à cette aventure éditoriale. L’ envie qui a porté François Grossot était double : rendre ses lettres de noblesse au genre de la nouvelle, un texte court pouvant se suffire à lui-même sans forcément être publié au sein d’un recueil ; et plonger le lecteur dans un univers graphique, afin de ne plus réserver le livre illustré essentiellement à l’album jeunesse ou à la bibliophilie. Ainsi se constitue petit à petit une bibliothèque idéale témoignant d’un réel amour de la littérature et de l’image. Qui plus est, les ouvrages édités sont de beaux objets, avec rabat et pages de papier glacé, que l’on prend plaisir à manipuler, et à offrir. La ligne éditoriale se divise en trois branches : découverte de textes inédits d’auteurs confirmés (comme c’est le cas ici avec Michèle Lesbre), (re)découverte de textes méconnus d’auteurs classiques, et émergence de tout nouveaux auteurs.

Je vous invite sincèrement à visiter le site de l’éditeur, certaine que vous y ferez de précieuses découvertes.

 

Publié aux éditions du Chemin de fer en novembre 2015.

Voir aussi le site de l’illustrateur Ugo Bienvenu.

 

 

Le merveilleux dodu-velu-petit : Beatrice Alemagna

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C’est quoi, un « dodu-velu-petit » ? Sans doute un cadeau merveilleux, pense Edith, cinq ans et demi, quand elle entend sa sœur prononcer ces mots au sujet de l’anniversaire de leur mère. C’est sûr, sa sœur, qui est déjà « la reine du patin à glace », alors qu’elle, elle ne sait rien faire, va offrir le plus beau des cadeaux ! Vite, vite, Edith veut trouver elle aussi un cadeau magnifique, alors, vêtue de sa doudoune rose fluo, son petit sac rouge en bandoulière, elle se précipite dans les rues de son quartier à la recherche de la boutique qui vendrait un tel trésor…

On va l’accompagner un peu partout, Edith, « Eddie pour les amis ». Avec sa caboche irrésistible (les cheveux en pétard, le nez en trompette, les joues roses, les yeux ronds comme des billes), elle a une énergie du tonnerre ! Elle se rend à la boulangerie, chez la fleuriste, la modiste, l’antiquaire, et elle surmonte même sa peur en franchissant le seuil de la boucherie du redoutable Théo, là où pendent les saucisse et les têtes de malheureux cochons…On en profite pour se régaler des illustrations de Beatrice Alemagna qui fait de chaque boutique une véritable caverne d’Ali Baba. Il y a une multitude d’objets, de gourmandises, qui débordent des présentoirs, et s’étalent dans des vitrines fabuleuses. On apprécie l’art de la découpe de Beatrice Alemagna qui, avec un effet « brut », colle des morceaux de papiers et de tissus juxtaposant ainsi des couleurs et des motifs variés.

 

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Il y a une profusion de vie, d’odeurs, de couleurs, cela étourdit un peu. Mais Eddie ne s’arrête pas. Elle bouge, fonce, court, pour trouver un cadeau à sa maman ! L’auteur alterne les plans pour suivre la course de sa petite héroïne : plan d’ensemble, rapproché, gros plan, contre-plongée, Eddie vue de face, de dos, de profil, ou juste ses pieds…C’est qu’elle en a de l’énergie et de la ressource cette petite cousine de Fifi Brindacier dont les paroles citées ouvrent l’album : « C’est mieux que les petites personnes vivent une vie ordonnée. Notamment s’ils peuvent l’ordonner eux-mêmes ».

 

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Malheureusement, aucun commerçant ne vend de « dodu-velu », ou de « touffu-velu », ou bien encore de « doudoune velue »…on finit par s’y perdre. Mais comme Eddie est une petite fille qui leur est chère, ils lui donnent chacun un petit objet précieux en gage d’amitié. Ainsi Eddie remplit son petit sac et ses poches d’une brioche, d’un trèfle à quatre feuilles, d’un bouton de nacre, d’un timbre de la Marine anglaise « RA-RI-SSI-ME ! » Qui sait, peut-être que ces objets lui seront utiles dans sa recherche ?

Mais Eddie commence à se décourager, elle ne sait plus vraiment où chercher. Et puis, la neige s’est mise à tomber…

Alors, le trouvera-t-elle, son « dodu-velu-petit » ?

Pour le savoir, plongez-vous sans attendre dans cet adorable album. Pelotonnez-vous, vous et vos petits, dans sa grande douceur et rendez hommage à la ténacité d’Eddie qui veut trouver le plus beau des cadeaux. Je nous souhaite d’ailleurs à tous de dénicher ce fameux « dodu-velu-petit » afin de l’offrir à ceux qui nous sont les plus chers…

Pour vous donner l’eau à la bouche, vous pouvez regarder la bande-annonce et visiter le site de Beatrice Alemagna.

A lire également la chronique C’est quoi un enfant ?

Publié aux éditions Albin Michel Jeunesse (novembre 2014).

C’est quoi un enfant ? Beatrice Alemagna

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Un nouveau rendez-vous tout doux des Livres tous azimuts. J’ai vraiment été charmée par l’univers de Beatrice Alemagna. Alors je vous propose pas moins de deux chroniques pour vous présenter deux albums irrésistibles : C’est quoi un enfant ? et Le merveilleux dodu-velu-petit .

Alors, c’est quoi un enfant ? Grande question qui trouve ses réponses, tendres et si justes, dans cet album de Beatrice Alemagna. Ses collages de papiers et de tissus, agrémentés de traits au pastel, et accompagnés de textes qui font sourire tout en réchauffant le cœur, composent une belle et fantaisiste série de portraits d’enfants.

Sur la page de gauche, il y a les textes. On a l’impression de feuilleter un cahier d’école. La police d’écriture, enfantine et appliquée, et les petits carreaux, sur lesquels s’accrochent studieusement les lettres, invitent le lecteur à une jolie leçon de choses. L’on apprend ainsi que :

« Les enfants désirent d’étranges

choses : avoir des chaussures qui

brillent, manger de la barbe à papa

au petit déjeuner, écouter tous

les soirs la même histoire. »

Alors que :

 « Les grands aussi ont d’étranges idées

en tête.

Prendre un bain tous les jours,

cuisiner les haricots au beurre,

dormir sans le chien jaune.

« Mais comment fait-on ? » demandent

les enfants. »

Eh oui, un enfant, c’est ce que n’est pas, ou n’est plus, un adulte ! Beatrice Alemagna pose avec douceur ce qui différencie les petits des plus grands.

Et ses dessins, sur la page de droite, reflètent avec humour et délicatesse ses jolis textes. Des portraits pleine page, qui nous renvoient les drôles de bouilles de ces chères petites personnes. L’on voit des yeux rêveurs, des bouches grandes ouvertes, des larmes qui n’en finissent pas, des nez qui coulent, des sourires béats, des dents habillées d’appareils dentaires…

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Chaque petite fille, chaque petit garçon, est comme croqué(e) sur le vif et immortalisé(e) dans cette parenthèse enchantée qu’est l’enfance. Certes, c’est éphémère, ils grandiront, mais pour l’instant, laissons-les dans leur monde de papillons, de flocons de neige, de coquillages qui chuchotent à l’oreille. Laissons-les tranquilles :

«  Ils n’iront plus à l’école, mais au travail ;

peut-être qu’ils seront heureux,

qu’ils auront la barbe,

ou les moustaches en l’air,

ou les cheveux teints en vert.

Peut-être qu’ils feront des caprices pour

des choses étranges comme

un téléphone qui ne sonne pas

ou la circulation. »

 

« Mais pourquoi s’en soucier maintenant ? »

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Une évidente nostalgie nous étreint au fil des pages. Que ne donnerait-on pas pour retrouver ces instants de magie, de réelle intensité ? Heureusement, tout n’est pas perdu, nous souffle Beatrice Alemagna : il paraîtrait que certains adultes sont encore « émus par des petites choses » et gardent « un mystère dedans ». D’ailleurs, ne dédicace-t-elle pas son livre à « cette grande personne qui n’a jamais oublié son chien jaune ? »

A lire l’entretien que Beatrice Alemagna a accordé à Ricochet. On mesure tout le respect qu’elle accorde à ses jeunes lecteurs et combien l’enfance, dans ses rêves, ses espoirs, mais aussi ses inquiétudes, l’habite encore.

Et à visiter son site pour se régaler de ses créations remplies de tendresse et de joyeuse inventivité.

A lire également la chronique Le merveilleux dodu-velu-petit.

Publié aux éditions Autrement Jeunesse (janvier 2009).

Kannjawou : Lyonel Trouillot

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Voici la chronique cruelle et poignante de la « bande des cinq », cinq jeunes gens d’Haïti qui peinent à trouver leur place dans un pays ravagé par l’Histoire colonisatrice, la dictature, le tremblement de terre et l’humanitarisme de la communauté internationale. Les Cinq se nomment Wodné, Sophonie, Joëlle, Popol et « le scribe », le narrateur du roman. Chacun(e) incarne les singularités et contradictions d’une jeunesse haïtienne orpheline, privée de rêves et de parents qui semblent avoir démissionné. Lyonel Trouillot, avec une écriture rythmique qui vous happe, vous enveloppe, fait entendre les voix d’individus qui, sous le poids du passé et du présent, tentent de s’extirper des combats et de la résignation pour se diriger vers un futur.

Le « scribe » consigne dans un journal les jours qui défilent, sans relief, dans le quartier misérable de la rue de l’Enterrement, menant au grand Cimetière. Déserté par ceux qui avaient encore de l’argent, le quartier va à vau-l’eau, et il ne semble plus guère animé que par les cortèges funèbres. Difficile de songer à un quelconque avenir, de se fabriquer des rêves, quand la vie vous file entre les doigts : les morts s’entassent au cimetière, les commerces n’existent plus et votre pays, occupé hier et encore aujourd’hui, ne sait plus qui il est. Et pourtant…même s’ils ne suffisent pas toujours, il y a les mots. Les mots qui peuvent faire « bouger la vie ».

Les mots du journal, ceux des livres que lit le narrateur, ceux qu’il échange avec le « petit professeur » qui vient d’un autre quartier, plus aisé, et possède un trésor de bibliothèque. Les mots également de man Jeanne, doyenne du quartier qui ne s’est jamais départie de son humanité et de sa dignité, même aux heures les plus sombres, et qui possède, outre un fort tempérament, un étonnant art de la formule.

Mais il y a aussi les mots qui trompent. Ceux d’abord des représentants des ONG internationales. Sous couvert d’humanisme, ils se racontent des mensonges pour justifier leur présence en Haïti. Gagner des points de carrière grâce à un tremblement de terre, la bonne aubaine ! Aujourd’hui en Haïti, demain « dans un autre pays malade où des typhons ont fait des dégâts que les dirigeants locaux seront incapables de réparer ». Finalement, la colonisation n’est pas si lointaine quand il s’agit d’exploiter la situation d’un pays pour son intérêt propre. D’ailleurs, le soir venu, ces chers représentants se trémoussent et s’enivrent en compagnie des notables de la ville au « Kannjawou », un bar typique où est singulièrement absente la population locale. Alors que le Kannjawou est une fête traditionnelle fondée sur le partage et qui réunit tout le monde, ce bar exclut les plus pauvres. Sophonie, qui y travaille comme serveuse, assiste chaque soir à cette navrante comédie.

Ensuite, il y a les mots des militants les plus radicaux qui, au nom de la liberté et de la dignité retrouvées, manient la parole comme une arme d’exclusion et de violence : « ça sent la secte et le goulag. La terreur au service du mensonge (…) L’imposture est trop lisible derrière la posture ». C’est Wodné le plus véhément, suivi de Joëlle : ils forment un couple d’étudiants révolutionnaires persuadés de reprendre le flambeau de leurs aînés ayant combattu la dictature et s’en prennent à tous ceux qui n’ont « pas choisi le domaine de la lutte ». Mais le « petit professeur », qui faisait partie des combattants de la première heure, met en garde quand la révolution se veut davantage idée, concept, que bonheur au quotidien : « Nous aimions l’avenir sans aimer le vivant. Nous avons mal aimé. C’est pourtant par l’amour qu’il fallait commencer ».

Tous ces mots-mensonges, ces mots déviés, ces mots vociférés…peut-être est-ce à cause d’eux que Popol, le frère du narrateur, est aussi silencieux. Quand il prend la parole, c’est pour demander au petit professeur pourquoi, malgré « tant d’élans prometteurs » dans le passé, « aujourd’hui, le pays est occupé. Face contre terre ». Popol, déjà résigné.

Seuls les mots de la littérature semblent alors révéler le réel, avoir prise sur lui et le magnifier. C’est ce dont est persuadé le narrateur qui fait la lecture aux enfants du quartier et qui leur invente des histoires mêlant personnages échappés de la bibliothèque du petit professeur et « vraies » personnes. Un véritable « Kannjawou » prend alors forme, avec des histoires qui invitent tout le monde à être lecteur et / ou personnage : le vrai partage.

Lyonel Trouillot, avec Kannjawou, nous offre un regard précieux sur Haïti. Dur, certes, qui nous malmène, mais qui n’est pas désespéré : la littérature, la poésie, procurent suffisamment de force pour s’extirper de la violence et de la laideur et pour réunir tout le monde, sans exclusion. L’écrivain s’engage au nom de la poésie pour redonner une vie et une identité à son pays.

Regarde en haut ! Jin-Ho Jung

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Jin-Ho Jung, auteur coréen, nous propose un très bel album sur le thème du handicap. Générosité, simplicité et inventivité graphiques s’accordent pour nous présenter Suji, une petite fille qui a perdu l’usage de ses jambes dans un accident de voiture. Coincée dans son appartement, elle ne voit le monde extérieur que d’en haut, penchée à sa fenêtre. Elle observe les gens qui marchent dans la rue et s’agitent comme des fourmis, ignorant qu’il y a une petite fille qui se sent bien seule. Un jour pourtant, un petit garçon va regarder en haut.

 

D’un trait épais, en noir et blanc, Jin-Ho Jung nous montre les étapes de cette rencontre. Le procédé est d’une extrême simplicité : sur la page de gauche, il y a la rue vue d’en haut avec ses quatre arbres, ses pavés et les passants ; sur la page de droite, il y a Suji à sa fenêtre dont on ne voit que le sommet du crâne, absorbée par ce qui se passe en bas. Au fil des pages, épousant le point de vue de Suji, nous lecteurs voyons des gens pressés, d’autres qui s’arrêtent pour discuter, des enfants jouer, des chiens se promener…Mais pas un ne lève la tête. Alors elle se met à crier : « Eh ! Je suis là !!! Est-ce que quelqu’un peut regarder en haut ? ! » Et cela marche ! Un petit garçon l’entend et lève les yeux vers elle. Enfin, nous voyons un visage ! Un p’tit bonhomme rigolo qui a le sourire et va aider Suji.

La solution pour qu’elle puisse mieux le voir : s’allonger dans la rue ; ainsi Suji le verra de la tête aux pieds ! Sur la page suivante, il est rejoint par une femme intriguée ( peut-être sa maman ) qui, une fois avertie, s’allonge elle aussi ! Et sur la page d’après, d’autres passants se joignent à eux ; hommes, femmes, enfants, et même un petit chien, offrent leur silhouette à voir à Suji et eux aussi l’interpellent, la voient beaucoup mieux : « Eh, oh ! On regarde tous en haut ! » Jusqu’à ce que Suji lève à son tour la tête et offre au lecteur son plus beau sourire.

La dernière page se pare alors de couleurs : celles de ballons accrochés à un vélo, le rose des fleurs des arbres qui s’avèrent des cerisiers, le vert d’une jeune pousse sur le rebord de la fenêtre de Suji, et le rose aux joues de la petite fille et de son nouvel ami qui, tous deux dans la rue, réunis, regardent vers nous.

J’ai adoré cet album, tout simple qui, avec douceur et ludisme, nous fait voir le monde dans toutes ses richesses et dimensions ! Le site Ricochet nous apprend, dans la fiche biographique de l’auteur, que « c’est durant son enfance qu’est née sa passion pour les livres, qui furent ses fidèles compagnons durant ses longs séjours à l’hôpital. » Combien sont précieux les livres pour s’élever, se nourrir et partager…

Sorti en septembre 2015 aux éditions Rue du Monde
Coll. « Coup de cœur d’ailleurs »

Adapté du coréen par Alain Serres

Le poids du temps : Lutz Seiler

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Surtout, ne vous laissez pas impressionner, écraser, par le titre ! Lutz Seiler, auteur allemand né en 1963 à Thuringe, nous offre un beau recueil de nouvelles, « autofictives », qui nous plongent avec sensibilité et délicatesse dans l’ex-Allemagne de l’Est. Né dans un milieu ouvrier et lui-même maçon, puis menuisier, avant de devenir écrivain, il rend hommage ici à ses pairs.

Loin de l’idéal soviétique vantant un prolétariat triomphant, ces travailleurs de RDA se virent imposer un quotidien gris, aussi gris que les nuages de pollution industrielle planant sur les villes et les nouveaux quartiers construits pour accueillir ceux qui ont quitté leur village. A eux les « joies » des trois-huit, des appartements vétustes et sonores, du dur labeur la semaine qui permettra d’acquérir un jour, à force, un petit lopin de terre sur lequel on cultivera un potager ou construira sa maison, retrouvant ainsi un peu de nature en ville.

Dépassant la simple chronique du quotidien de ces familles ouvrières, Lutz Seiler compose, par la force de son écriture et l’acuité poétique de son regard, un univers insolite et envoûtant. Son talent à capter l’infime, à déceler l’étrange et le grotesque, happe le lecteur. D’une nouvelle à l’autre, on ressent le vacillement, la fragilité, qui font de chaque personnage un héros du « combat ordinaire ».

Ainsi, ce personnage qui marche, « le bègue », dont on ne connaît pas le nom, pour qui chaque mot à prononcer est une torture, fascine, par sa démarche et sa façon de fumer sa cigarette, le jeune Lutz Seiler qui se met à le suivre de façon obsessionnelle. Le bègue devient , lui qui est toujours sur la touche et condamné à la solitude, l’incarnation d’une promesse pour l’adolescent d’un avenir plus libre, un avenir pour ceux qui avancent, tracent leur chemin.

Il y a aussi Gavroche, une jeune fille joueuse émérite d’échecs, qui, avec sa casquette et son rire, l’armant d’un charme fou lors des tournois qu’elle enchaîne, fait se morfondre de nombreux soupirants et jettera son dévolu sur Lutz Seiler alors étudiant. Ils voyageront ensemble en train dans l’ex-URSS pour que la belle puisse se mesurer à d’autres joueurs, de gare en gare.

Il y a également Heike, quand le narrateur était enfant, qui était presque inatteignable, intouchable, tant elle était belle. Telle une princesse, elle le consolait de la dureté du monde.

Et aussi le père qui entraîne sa famille chaque week-end dans le jardin ouvrier qu’on leur a attribué pour construire, petit à petit, leur maison. Cet homme taiseux ne partage avec son fils que la partie hebdomadaire d’échecs du samedi soir lorsqu’ils dorment dans le petit cabanon qui leur sert de bivouac. Un jour, alors que Lutz a 13 ans, il perd contre son propre fils. Le choc est rude, nul mot n’est prononcé, mais ils ne joueront plus.

Une succession donc de personnages et de situations qui marquent le narrateur et procurent de l’intensité, du relief et de la lumière à ces années de jeunesse passées en RDA. Une jeunesse profondément marquée par la culpabilité et l’incommunicabilité. Le narrateur ne se sent jamais à la hauteur des exigences des autres, que ce soient ses parents, ses professeurs ou ses compagnes. Il a peu de prise sur le monde qu’il comprend peu. Mais c’est avec brio qu’il établit avec le lecteur une réelle proximité.

Un recueil de nouvelles qu’il faut découvrir absolument pour leur singularité. Lutz Seiler est un auteur reconnu en Allemagne, considéré comme un poète important. Il a aussi écrit un roman, Kruso, publié en 2014, dont les éditions Verdier nous annoncent, fort heureusement, sa traduction prochaine. Gageons qu’il sera aussi reconnu chez nous ! Lisez-le, je vous promets une belle découverte, une réelle voix à entendre.

Sorti en février 2015.
Coll. « Der Doppelgänger »
Traduit de l’allemand par Uta Müller et Denis Denjean

Mère et le crayon : Josef Winkler

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Ce livre est un bijou d’écriture. 89 pages seulement mais une écriture dense, aux multiples résonances, littéraires et picturales, et intimes : parlant de lui et de son enfance peu heureuse, Josef Winkler nous touche, trouve en chacun de nous un lecteur attentif, conquis par l’exigence de sa langue.

« Mère », c’est la propre mère de Josef Winkler, et « le crayon » c’est celui de l’écrivain, qui le tenait dès l’enfance, dans la cuisine de la ferme familiale, humant à la fois les odeurs du repas et la présence maternelle. D’abord dans la main gauche puis, vaincu par les gronderies et la dureté de sa mère dans la main droite, la « bonne main ». Mais pour raconter aujourd’hui le personnage de sa mère, six ans après après son roman Requiem pour un père, c’est en toute liberté que Josef laisse aller son crayon. Au fil de ses souvenirs, ses visions, et ses lectures.

C’est en effet à la lecture du journal d’Ilse Aichinger  (Kleist, mousse, faisans) qu’il a emporté un été, lors d’un voyage en Inde, que le livre sur sa mère va naître. « Dans l’enfance aussi, il y avait des miroirs, mais à une plus grande distance. Peu à peu nous nous rapprochons de nous-mêmes, l’espace qui nous entoure s’amenuise, bientôt nous voici au plus près. Encore un pas et nous brisons le miroir à coup de poing, nous nous coupons, nous saignons. Ou nous nous immobilisons. » Ce sont ces phrases précisément d’Ilse Aichinger qui provoquent une vision : Josef revoit la chambre austère de ses parents, avec les deux lits, surmontés par la reproduction d’un tableau de Raphaël, La Vierge à la chaise, qui se reflétait dans un miroir sur le mur opposé.

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Alors qu’il est à l’autre bout du monde, le voilà renvoyé à lui-même, il se rapproche de Kamering, son petit village natal d’Autriche. Les temples bouddhistes autour de lui s’évanouissent et laissent la place aux années tristes de son enfance.

Cette enfance à Kamering est marquée par l’ambiance morbide de l’après-guerre, les blessures infligées par le nazisme (en écho à d’autres phrases d’Ilse Aichinger, écrivaine juive dont la famille connut la déportation), les rites religieux et surtout le silence de sa mère, Maria. Mère distante, elle paraît bien loin de la figure de la Vierge aimante représentée par Raphaël. On apprend les origines de ce silence : Maria jeune fille a été profondément marquée par la mort durant la Seconde Guerre. Ses trois frères sont morts au combat, laissant leurs parents stupéfaits et anéantis par le chagrin. Dès lors, les paroles ne résonnèrent plus dans la maison maternelle, et chacun resta seul avec sa peine.

Remonter aux sources du silence permet au narrateur de créer de véritables tableaux. Le grand-père apprenant la mort du troisième fils, figé dans sa douleur, sous un arbre, pourrait être un des paysans des tableaux de Millet.

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Et les phrases se parent d’ornementations proustiennes, elles semblent chercher dans l’histoire familiale ; sinueuses, elles éprouvent le sens et le chagrin.

Puis, c’est au tour de Peter Handke d’accompagner Josef Winkler, avec ses carnets d’Hier en chemin et Le malheur indifférent (racontant lui aussi la vie de sa mère). Encore des phrases qui résonnent, qui font naître l’oeuvre et revivre la mère. Encore des tableaux qui figent un instant l’enfance et Maria qui travaille, fait la cuisine, s’ocupe des enfants, punit. Le père aussi, impulsif et ne supportant pas que son fils Josef s’oppose à lui. Langue picturale toujours mais également sensitive, charnelle : la mère est un corps, dans les jupes de qui on voudrait se réfugier, son lit au petit matin dans lequel se glisse le petit Josef une fois qu’elle est levée pour soigner les bêtes est encore tout chaud,  les repas qu’elle prépare ont l’odeur de l’ail et des épices, et les corps des grands-mères qui vieillissent dégagent une odeur acide…

Les mots des autres, pour trouver les siens propres ; la littérature, communion d’âmes et fraternelle ; le lecteur, touché par la voix d’un écrivain : Mère et le crayon est un « livre à soi », le livre d’un autre que l’on s’approprie, et que l’on voudrait partager à son tour.

Sorti en février 2015 aux éditions Verdier, collection « Der Doppelgänger ».
Traduit de l’allemand(Autriche) par Olivier LE LAY.