Marx et la poupée : Maryam Madjidi

Je réapparais timidement, sur la pointe des pieds, après un certain temps d’absence. Je me sens un peu gauche, ça fait longtemps que je n’ai pas échangé avec vous et c’est toujours un peu intimidant de repointer le bout de son nez. Surtout que vous, vous ne connaissez aucune baisse de régime ! Encore une fois, chapeau bas pour votre enthousiasme et vos envies de livres. Mon quotidien lui est devenu moins livresque ces derniers temps, assez éparpillé et comme on le dit le cours de la vie peut facilement nous emporter. Mais la lecture, c’est tout de même une pratique addictive et le manque se fait sentir. Quand on y a goûté, on peut vite replonger. Il n’y a rien de meilleur en effet que de s’accorder un moment rien qu’à soi, grâce à un livre. Et de se remettre à tourner des pages en luttant contre le temps, contre ce qui file, glisse et se sentir mieux, « nourri(e) ». Et il y a un livre qui m’a donné l’envie de revenir sur ce blog, et d’échanger avec vous. Un livre qui m’a « posée », m’a procuré bien du plaisir et m’a cueillie dès les premières lignes. Un livre qui m’a enveloppée de sa chaleur, de sa force et de sa vitalité. Ce livre est ce fabuleux premier roman de Maryam Madjidi, Marx et la poupée.

 

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Quel plaisir de vous retrouver pour vous parler de ce roman incroyablement beau, poignant, qui tourneboule le coeur et fait picoter les yeux. Qui fait rire aussi car la vie est là et l’auteure manie l’ironie avec bonheur . Il se dégage de ce livre une énergie irrésistible qui fait s’alterner légèreté et pure émotion. Maryam Madjidi nous raconte son exil en France, comment elle a dû quitter en 1986, alors qu’elle avait six ans, son pays natal qu’ est l’Iran. Ses parents, jeunes révolutionnaires marxistes, ont fui ce pays qui « massacre ses enfants » : « Peur, Mort, Torture, les déesses malveillantes » n’étaient que trop victorieuses.

Maryam va s’emparer de son histoire, et de l’Histoire de son pays perdu, avec un vrai brio romanesque. En de courts chapitres qu’elle enchaîne avec fluidité, telle une Shéhérazade des temps modernes, elle fait défiler les épisodes de sa vie qui sous sa plume deviennent presque des contes. Un récit autobiographique mais avant tout un roman qui va lui permettre de structurer ce qui lui est arrivé ou plutôt de structurer les différents personnages qu’elle a été et qu’elle met en scène de façon si touchante, si proche. C’est bien simple, on l’aime à chaque étape de sa vie, à chaque naissance. Il y en aura trois : celle biologique en Iran, celle où elle devient française et celle, bienfaitrice, douce, où elle se réconcilie avec la langue persane. Elle aura tant combattu, tant aimé, tant détesté, que c’est un réel plaisir de la voir apaisée, à sa place, entière, reliée à ses racines et à son pays d’exil. Tout s’imbriquera alors qu’elle est jeune femme, étudiante à La Sorbonne. Un professeur à la voix douce, « les yeux souriants et profonds », accepte, enthousiaste, de devenir son directeur de recherche pour son mémoire sur Omar Khayyâm et Sadegh Hedayat ; et pour cela, il faudra qu’enfin elle reprenne des cours de lecture de langue persane, des cours qu’elle n’avait pas voulu suivre avec son père quand elle était plus jeune.

Et quels passages déchirants elle consacre à ses parents. De véritables tableaux, sur le vif, qui les fixent dans leur tristesse d’exilés, leurs meurtrissures. Voici ce qu’elle écrit à propos de sa mère lorsqu’ils vivaient tous les trois dans ce petit studio parisien :

« (…) la douce tristesse dans tes yeux. La timidité, tu n’osais parler cette langue étrangère, à la place des mots tu souriais. Le sourire qui s’excuse, le sourire gêné de ceux qui ne parlent pas la langue du pays.

J’aurais aimé ramasser les lambeaux de tes rêves, les sauver, les enfiler comme des perles dans ma guirlande de mots à moi, et l’accrocher au sommet d’un arbre pour que ça bouge et vive encore.

Te réveiller. Te ressusciter. Noircir tes traits, mettre du rouge sur tes joues, sur tes lèvres, t’injecter de la vie pour que tu chantes, tu ries, tu cries mais rien à faire, tu te diluais silencieusement dans une eau imaginaire. »

 

L’écriture de Maryam Madjidi est si belle : proche, immédiate, profonde et gracile. Et j’ai vraiment été touchée par la foi qu’elle accorde aux mots, qu’ils soient écrits ou oraux. Cela m’a fait penser à un autre récit que j’avais beaucoup aimé, Manuel d’exil de Velibor Colic, qui faisait preuve lui aussi de tant de vitalité, de force et qui fut sauvé par l’écriture.

Un moment précieux que cette lecture de Marx et la poupée. Un coup de coeur véritable, et durable. Pour écrire mon billet, j’ai relu des passages eh bien l’émotion et le plaisir étaient toujours là. Alors, si vous ne l’avez pas encore lu, vous avez beaucoup, beaucoup de chance de pouvoir encore le découvrir.

Un grand merci aux 68 premières fois qui m’a fait parvenir ce roman. Vous pouvez lire ici les chroniques des membres de cette chouette association.

 

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Marx et la poupée, Maryam Madjidi, éditions Le Nouvel Attila, janvier 2017