J’ai toujours ton coeur avec moi : Soffia Bjarnadottir

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« Lorsque Siggy est morte, j’ai eu envie de réclamer ses yeux à l’entrepreneur des pompes funèbres. Je me demandais si l’on pouvait hériter d’une paire d’yeux. S’il était courant que les proches du défunt réclament leurs organes favoris. J’imagine ses pupilles qui me fixent effrontément depuis l’au-delà. Je n’ai toutefois jamais formulé cette requête et, avant que j’aie eu le temps de dire ouf, Siggy était redevenue poussière. Ses yeux, des étoiles dans un ciel de ténèbres. »

 

Un incipit qui nous plonge d’emblée dans l’étrange, les ténèbres, la force d’une présence, celle de Siggy. Siggy était mère et c’est sa fille, Hildur von Bingen, qui nous parle. Elle est effarée en apprenant la mort de celle qui l’ « avait élevée, seule et à son étrange manière ». Elle est désorientée : « Morte. Elle n’était plus mon nord ni mon sud, ni mon est ni mon ouest. » Un manque effroyable, un « trou dans le cœur ». Et pourtant, que de souffrances vécues avec Siggy, que de terribles moments partagés quand elle était petite fille. Siggy l’insaisissable, l’amarre impossible, la boussole détraquée qui laisse tournoyer l’aiguille affolée dans le vide…

Dans ce premier roman, l’auteure islandaise Soffia Bjarnadottir nous conte l’amour singulier qui lie une mère folle, souffrant de troubles bipolaires, à sa fille, luttant comme elle peut pour ne pas se laisser emporter par le même mal. Une relation toxique déchirante qui se pare de beautés inattendues et insensées : les souvenirs du quotidien avec Siggy, les cauchemars récurrents, les visions étranges qui assaillent Hildur recèlent une indéniable poésie ; une poésie sombre bien sûr, quelquefois funeste, mais aussi solaire. Il s’agira pour Soffia Bjarnadottir de nous montrer la part de vie, de lumière, qui existe en Hildur von Bingen et qui existait en Siggy.

Hildur a vécu avec sa mère jusqu’à ses seize ans, en Islande. Leur quotidien, qu’a partagé un moment Petur, le grand frère, était spécial, éprouvant. Hildur était spectatrice d’un film qui recommençait chaque jour, mettant en scène la mort et la renaissance de sa mère, tour à tour désespérée et euphorique, follement joyeuse :

 « Aussi loin que je me souvienne, maman a toujours brûlé de l’intérieur. Comme Narcisse, elle était en quête de sa propre flamme. Du feu originel. Dans ma jeunesse, elle possédait les pouvoirs caractéristiques du phénix. Un oiseau millénaire qui bat des ailes et renaît de sa propre déchéance. Régulièrement, elle rejaillissait des cendres, belle et fraîche, le soleil éclairant son visage. Impossible d’endurer la vie avec de tels personnages. Terre calcinée et odeur de brûlé à chaque pas. Puis voilà que cet ersatz de phénix s’élève comme le soleil à l’aube, et nous demeurons en arrière, la face grise de cendres. On dirait que rien ne peut affecter ces gens-là. Ainsi était Siggy. Mon frère et moi étions spectateurs, et toute notre vie a eu le goût des cendres. »

Hildur se réfugie de temps à autre chez sa grand-mère, une femme taiseuse, terre- à- terre, qui la replonge dans la normalité en lui préparant notamment de vrais repas, du poisson accompagné de pommes de terre, qui remplace les oranges que Siggy peut lui servir midi et soir, pendant des jours, « la couleur des agrumes la mettant de bonne humeur. »

Hildur un jour n’en peut plus et, accablée de fatigue, fuit cette prison de folie maternelle. Elle a l’envie de « disparaître sans laisser de trace. Comme un lombric sous la terre ». Elle fuit même l’Islande, parcourt le monde et devient archéologue. De chantier en chantier, elle fouille les pierres, les débris et se construit comme elle peut. Mais ses démons l’accompagnent, dans des rêves éveillés le jour, dans des cauchemars la nuit ; et il y a les souvenirs, « des morts-vivants qui ne reçoivent d’ordres de personne. »Cela la laisse souvent sans force, paralysée par la peur de devenir folle elle aussi.

Siggy va resurgir dans sa vie. Alors qu’elle est sur un chantier de fouilles en Finlande, on lui annonce un jour au téléphone que sa mère est morte et qu’elle lui a légué une maison sur l’île de Flatey, en Islande, dans le Breidafjördur, une île perdue dans « le silence et l’odeur d’algue (…) où les phoques sur la plage ont des yeux d’homme et la terre est toujours humide pour peu qu’on cherche des lombrics à la nuit tombée ». Elle revient donc au pays maternel, curieuse de découvrir cette maison avec pour seul bagage quelques vêtements et une lettre rédigée par Siggy.

La maison sur l’île surprend Hildur, qui ne reconnaît pas les traces que Siggy a laissées, comme si cette femme lui était inconnue, semblant avoir mené là, alors qu’elle y passait ses derniers jours, une vie simple et peut-être heureuse. Le trouble d’Hildur s’en va grandissant lorsque pour les funérailles de sa mère, elle voit l’amant de celle-ci, surnommé Kafka, un homme qui lui était sincèrement attaché, brisé par le chagrin. Puis elle rencontre David, « au corps tranquille », aux mains rassurantes, qui la couve chaleureusement de ses étranges yeux vairons. Dans la dualité du regard de cet homme se reflète l’affrontement entre la mort et la vie, la folie et le réel, la souffrance et la guérison, qui ont toujours habité Hildur. Et surtout, il y a cette lettre, que lui a adressée Siggy, qui contient des mots qu’elle n’a jamais entendus.

Hildur, « une fillette solitaire », « une enfant qui tissait une toile avec des veines et des vaisseaux, qui creusait la surface du monde pour s’assurer qu’à l’intérieur c’était le vide absolu ». Se sentira-t-elle grandie et apaisée, enfin, sur cette île maternelle isolée et balayée par les vents ?

J’aurais tant de choses à dire sur ce roman de Soffia Bjarnadotir. Son écriture simple, ses images étranges et saisissantes, ses cours chapitres qui font se succéder les incursions dans la folie et les retours au réel, les souvenirs et les instants présents sur l’île, m’ont bousculée et beaucoup touchée. C’est un livre précieux, douloureux, que j’aimerais offrir un jour, peut-être, à ma fille. Beaucoup de ténèbres, certes, mais aussi une belle lumière. Une réelle passation s’opère au fil des pages entre une mère et sa fille, mobilisant à la fois la mort et surtout la vie.

Je vous invite également à lire la belle chronique d’Abigail dans Le monde de Tran qui, alors que je ne l’avais pas encore lu ce livre, avait achevé de me convaincre.

Et je terminerai en vous citant ce poème d’E.E. Cummings qui a donné son titre français à ce roman :

« J’ai toujours ton cœur avec moi
Je le garde dans mon cœur
Sans lui, jamais je ne suis
Là où je vais, tu vas ma chère
Et tout ce que je fais par moi-même,
Est ton fait, ma chérie.
Je ne crains pas le destin
Car tu es à jamais le mien, ma douce.
Je ne veux pas d’autre monde
Car, ma magnifique,
Tu es mon monde, en vrai.
C’est le secret profond que nul ne connaît.
C’est la racine de la racine,
Le bourgeon du bourgeon
Et le ciel du ciel d’un arbre appelé Vie
Qui croît plus haut que l’âme ne saurait l’espérer
Ou l’esprit le cacher.
C’est la merveille qui maintient les étoiles éparses.
Je garde ton cœur, je l’ai dans mon cœur. »

(J’ai toujours ton cœur avec moi, in 95 Poèmes, 1958)

 

Publié par les éditions Zulma en janvier 2016.