Naya ou la messagère de la nuit : Philippe Lechermeier et Claire de Gastold

 

Une plongée dans les rêves, dont la douceur triomphe de la guerre ; les hommes d’un village qui doivent leur salut à la force des femmes ; une jeune fille, Naya, au courage extraordinaire, messagère de vie et d’espoir ; une nuit aux beautés foisonnantes auxquelles les fusils et la cruauté des hommes ne résisteront pas ; des oiseaux échappant aux griffes des fauves, s’envolant toujours plus haut : tels sont les éléments de ce très joli conte, Naya ou la messagère de la nuit. La plume de Philippe Lechermeier, guidée par la délicatesse et l’amour porté à son héroïne, et les illustrations de Claire de Gastold, étourdissantes de couleurs et de poésie onirique, sont une véritable invitation au voyage, au cœur d’une nuit inoubliable…

Naya vit dans un village en lisière de jungle tropicale. Un véritable jardin d’Eden. Tous les jours, elle traverse la végétation luxuriante, défie sa peur du léopard, qui peut se cacher « derrière chaque arbre, derrière les feuilles que l’oiseau dérange ou les herbes que la gazelle foule » et se rend tout en haut de la montagne car elle est l’assistante du vieux maître Yacouba.

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Tous deux modèlent la terre rouge que l’on trouve au bord de la rivière. Sont sculptées des briques, ainsi que des figurines représentant les hommes du village. La tradition veut que chaque naissance masculine soit célébrée par le modelage d’une nouvelle silhouette et les doigts fins, très agiles de Naya parviennent à « donner vie à la terre ».

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Naya a un autre don : elle sait faire disparaître les cauchemars de ses proches en soufflant à l’oreille des dormeurs tourmentés des « rêves colorés ». Elle protège ainsi de sa voix douce et chuchotante ses petits frères et sœurs, les transportant dans un monde fabuleux d’oiseaux, de fleurs et de nuages.

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Mais un jour funeste, la guerre surgit. Le mur construit avec les briques tout autour du village pour le protéger n’a pas suffit à arrêter de mystérieux envahisseurs. Ils semblent venir d’une autre planète, menaçants avec leurs armures dorées et leurs capes noires. Ils possèdent des armes redoutables et paraissent invincibles.

« Flèches comme milliers de guêpes et de frelons.

Balles de fusils comme pluie de feu.

Boulets de canon comme foudre de pierre.

Pendant plusieurs jours, la guerre s’abat sur le village.

Elle blesse corps et âmes, hommes et femmes,

parents et enfants (…) »

 

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Ils ont détruit les figurines de terre devant la maison du vieux Yacouba. Et les oiseaux fuient devant ces fauves rugissants, les crocs acérés ; ne restent que les vautours, gris et noirs. Le village est vaincu après une rude bataille. Le chef de ces guerriers venus de nulle part salue d’une bien étrange façon le courage des villageois qui se sont vaillamment défendu : il épargnera les femmes et les enfants qui pourront partir au petit matin en emportant tout ce qu’ils peuvent, tandis que les hommes resteront captifs, lui appartenant désormais corps et âme. Cruel marchand d’hommes…

Naya ne peut se résoudre à un tel chagrin, à quitter son père et le jeune homme dont elle était secrètement amoureuse. Elle mobilise alors tout son courage au cours de cette nuit ultime qui précède le départ. Alors que tout le monde est endormi, elle affrontera les ténèbres de la jungle et les yeux brillants des prédateurs. Et elle chuchotera, encore une fois, de sa voix apaisante, murmurera à l’oreille des femmes pour créer, modeler, le rêve le plus beau qui soit :

« A l’oreille de ses cousines

et amies, à l’oreille de ses voisines, de toutes les femmes du village,

elle souffle le même rêve. Et la nuit redevient calme comme autrefois.

Comme avant que la guerre n’ait pénétré dans le village.

Et toutes les femmes font le même rêve.

Un rêve de force et de courage ».

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L’écriture de Philippe Lechermeier nous enveloppe, comme la voix délicate de Naya. Elle est chaleureuse, émouvante, rendant grâce à sa belle héroïne et au courage des femmes. Elle a l’élégance et le charme des contes, nous plongeant dans l’imaginaire délicieux de la nuit et dans l’universalité d’une histoire traversée par de belles valeurs où le salut se trouve dans la générosité, la douceur et la puissance des rêves.

Les illustrations de Claire de Gastold subliment littéralement le texte. Le travail de la couleur est remarquable, tout en éclat, lumière et profondeur avec ce magnifique bleu de nuit (La couverture est saisissante, attire immédiatement l’œil ; je vous mets au défi d’y résister ! )

Les pages fourmillent de détails exquis, à la façon du Douanier Rousseau, qu’on prend grand plaisir à examiner, tout comme on décortiquerait un rêve, avec gourmandise, ravis de toute cette généreuse exubérance. Et les oiseaux…quelle réussite ! Il y en a de toute sorte, arborant de si beaux plumages : flamants roses, colibris, perroquets, toucans, aigles, aigrettes… Ces messagers des beautés de la nuit et des espoirs du jour, ces passeurs entre les mondes, s’élèvent bien haut, au-dessus du tumulte, jusqu’aux cimes des arbres, des montagnes et des rêves…

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Je remercie vivement les éditions Thierry Magnier de m’avoir envoyé cet album. J’ai fait un très beau voyage en sa compagnie.

 

Je vous invite à vous rendre sur la page Facebook de Philippe Lechermeier.

 

Et partez loin, très loin, dans le merveilleux univers de Claire de Gastold grâce à son site.

 

 

Publié aux éditions Thierry Magnier en septembre 2016.

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Gustave dort : Albert Lemant

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Aujourd’hui dans Des Livres tous azimuts, il y aura des frissons, du rêve, de l’humour et des gravures…Vos yeux s’écarquilleront d’effroi et se rempliront de merveilles ; alors, prêts ?

Bienvenue dans les nuits de Gustave, des nuits magiques, horrifiques, magnifiques ! Des créatures à foison peuplent son imagination. Elles s’invitent dans sa chambre et l’entraînent dans une folle sarabande, le laissant épuisé et heureux au petit matin, alors qu’il est déjà l’heure de se lever pour aller à l’école…C’est qu’elles sont trépidantes, les nuits de Gustave ! Il y croise Don Quichotte qui l’invite à « trucider des moulins à vent », puis des cosaques sanguinaires, Gargantua, le Chat Botté, Barbe-BleuePerrault, Rabelais, Cervantès, la « sainte Russie » mis côte à côte, cela vous rappelle quelque chose ? Eh oui, nous sommes bel et bien dans l’univers de Gustave Doré. Albert Lemant lui rend un hommage des plus réussis et des plus gourmands. Ses gravures (Albert Lemant a été taille-doucier), exposées dans ce bel album au format à l’italienne, démontrent une imagination truculente et débridée, qui pioche aussi du côté d’Alice au Pays des Merveilles, Tintin, Max et les Maximonstres, Little Nemo, et d’autres…Un formidable voyage dans le rêve, le conte, le bizarre, les peurs délicieuses…Allez, embarquez-vous !!

 

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C’est le musée d’Orsay qui a passé commande auprès d’Albert Lemant pour cet album jeunesse s’inscrivant dans l’exposition Gustave Doré (1832-1883) : l’imaginaire au pouvoir (18 février au 11 mai 2014). Il faut dire qu’Albert Lemant aime les musées. Cet illustrateur, qui est aussi graveur, peintre, écrivain jeunesse et adulte (cf. Bogopol, qu’il a signé Albert Lirtzmann aux éditions Panama, aujourd’hui malheureusement défuntes et qui avaient réédité des titres de La Bibliothèque de Babel, collection de littérature fantastique dirigée par Borges) a conçu et mis en scène plusieurs expositions. En compagnie de son épouse Kiki, plasticienne de son état, il a investi le musée du Quai Branly en 2010 lors de l’exposition La Route des Jeux, présentant une collection de jeux ayant appartenu au pirate Jean Lafitte, qui a réellement existé. Et toujours avec Kiki, il a installé des girafes géantes en papier mâché sorties tout droit de l’album Lettres des Isles Girafines (éd. Seuil Jeunesse), dénonçant avec humour et poésie le colonialisme en Afrique ; on trouve ses girafes actuellement au Museum d’histoire naturelle de Toulouse pour l’exposition Il était une fois…Girafawaland.

Il était normal qu’Albert Lemant croise la route de Gustave Doré, tous deux experts en diversifications artistiques, fantaisistes, oniriques, tous azimuts !

 

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Don Quichotte, Gustave Doré

 

De plus, Albert Lemant fait figure d’autorité en matière de contes et de frousse puisqu’il est l’auteur, entre autres, du désormais classique ABC de la trouille (éd. L’Atelier du Poisson Soluble, 2011) que l’on montre à nos bambins ravis et effrayés dans les écoles maternelles (ma fille Jeanne peut en témoigner) et du désopilant Les Ogres sont des Cons (éd. L’Atelier du Poisson Soluble, 2009).

Un univers « lemantesque » foisonnant, qui se nourrit de plaisirs, de frayeurs, de rêveries échevelées, de voyages au bout du monde et au bout de la nuit, et qui se déploie superbement dans cet album Gustave dort. Les gravures en double-page fourmillent de détails qu’on ne se lasse pas d’observer. Votre petit(e) compagnon (compagne) à qui vous ferez la lecture se sentira l’âme d’un(e) explorateur(trice) en plongeant dans ces illustrations qui remplissent les yeux, prendra plaisir à s’identifier au jeune Gustave et à reconnaître les personnages qu’il croise : oh ! Le Chat Botté ! Et ici, l’Ogre ; là, la Reine de Cœur d’Alice au Pays des Merveilles, ou encore les Trois Brigands (hommage délicieux à Tomi Ungerer). Et tout ce beau monde de s’interpeller, de se courir après, de se faire peur, de se faire tomber dans la marmite de l’un ou dans la grande bouche de l’autre, de se battre comme des chiffonniers…

L’on cherchera également au beau milieu de ce tumulte, dans chaque page, une petite poule couleur « vert Véronèse » qui accompagne Gustave. Voici ce qu’en dit Albert Lemant :

« On raconte qu’un jour en Alsace un petit garçon à qui on avait donné de la peinture mais pas de toile pour peindre n’aurait rien trouvé de mieux comme « support » qu’une petite poule qui passait par-là, et l’aurait entièrement recouverte de vert Véronèse. »

« On dit aussi que cette poule verte hanta longtemps les rêves, souvent noirs, du petit garçon qui, né en 1832, deviendra un des plus grands illustrateurs de tous les temps ».

 

On note ainsi que Gustave Doré était alsacien, de même que Tomi Ungerer (moi-même, du côté de mon père, mais bon, je reste complètement objective quant à la qualité de cet album 🙂 ), ce qui explique les maisons à colombage en toile de fond et les Alsaciennes à coiffe côtoyant Don Quichotte ou le Grand Méchant Loup.

 

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J’espère vous avoir donné l’envie de vous (re)plonger dans l’œuvre d’Albert Lemant. Si vous êtes un tant soit peu sensibles à l’humour, à l’imaginaire, au jeu, au beau, visitez illico le site de l’auteur.

A découvrir aussi (je ne l’ai pas encore lu malheureusement) son dernier ouvrage Encyclopédie de cet idiot d’Albert (toujours à L’Atelier du Poisson Soluble, septembre 2015).

Et rendez-vous à l’exposition de l’Abbaye de l’Escaladieu à Bonnemazon (Hautes-Pyrénées) intitulée Les Très riches heures (non pas du duc de Berry) de Kiki et Albert Lemant !

Publié en coédition par L’Atelier du Poisson Soluble et le Musée d’Orsay (janvier 2014)

Le merveilleux dodu-velu-petit : Beatrice Alemagna

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C’est quoi, un « dodu-velu-petit » ? Sans doute un cadeau merveilleux, pense Edith, cinq ans et demi, quand elle entend sa sœur prononcer ces mots au sujet de l’anniversaire de leur mère. C’est sûr, sa sœur, qui est déjà « la reine du patin à glace », alors qu’elle, elle ne sait rien faire, va offrir le plus beau des cadeaux ! Vite, vite, Edith veut trouver elle aussi un cadeau magnifique, alors, vêtue de sa doudoune rose fluo, son petit sac rouge en bandoulière, elle se précipite dans les rues de son quartier à la recherche de la boutique qui vendrait un tel trésor…

On va l’accompagner un peu partout, Edith, « Eddie pour les amis ». Avec sa caboche irrésistible (les cheveux en pétard, le nez en trompette, les joues roses, les yeux ronds comme des billes), elle a une énergie du tonnerre ! Elle se rend à la boulangerie, chez la fleuriste, la modiste, l’antiquaire, et elle surmonte même sa peur en franchissant le seuil de la boucherie du redoutable Théo, là où pendent les saucisse et les têtes de malheureux cochons…On en profite pour se régaler des illustrations de Beatrice Alemagna qui fait de chaque boutique une véritable caverne d’Ali Baba. Il y a une multitude d’objets, de gourmandises, qui débordent des présentoirs, et s’étalent dans des vitrines fabuleuses. On apprécie l’art de la découpe de Beatrice Alemagna qui, avec un effet « brut », colle des morceaux de papiers et de tissus juxtaposant ainsi des couleurs et des motifs variés.

 

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Il y a une profusion de vie, d’odeurs, de couleurs, cela étourdit un peu. Mais Eddie ne s’arrête pas. Elle bouge, fonce, court, pour trouver un cadeau à sa maman ! L’auteur alterne les plans pour suivre la course de sa petite héroïne : plan d’ensemble, rapproché, gros plan, contre-plongée, Eddie vue de face, de dos, de profil, ou juste ses pieds…C’est qu’elle en a de l’énergie et de la ressource cette petite cousine de Fifi Brindacier dont les paroles citées ouvrent l’album : « C’est mieux que les petites personnes vivent une vie ordonnée. Notamment s’ils peuvent l’ordonner eux-mêmes ».

 

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Malheureusement, aucun commerçant ne vend de « dodu-velu », ou de « touffu-velu », ou bien encore de « doudoune velue »…on finit par s’y perdre. Mais comme Eddie est une petite fille qui leur est chère, ils lui donnent chacun un petit objet précieux en gage d’amitié. Ainsi Eddie remplit son petit sac et ses poches d’une brioche, d’un trèfle à quatre feuilles, d’un bouton de nacre, d’un timbre de la Marine anglaise « RA-RI-SSI-ME ! » Qui sait, peut-être que ces objets lui seront utiles dans sa recherche ?

Mais Eddie commence à se décourager, elle ne sait plus vraiment où chercher. Et puis, la neige s’est mise à tomber…

Alors, le trouvera-t-elle, son « dodu-velu-petit » ?

Pour le savoir, plongez-vous sans attendre dans cet adorable album. Pelotonnez-vous, vous et vos petits, dans sa grande douceur et rendez hommage à la ténacité d’Eddie qui veut trouver le plus beau des cadeaux. Je nous souhaite d’ailleurs à tous de dénicher ce fameux « dodu-velu-petit » afin de l’offrir à ceux qui nous sont les plus chers…

Pour vous donner l’eau à la bouche, vous pouvez regarder la bande-annonce et visiter le site de Beatrice Alemagna.

A lire également la chronique C’est quoi un enfant ?

Publié aux éditions Albin Michel Jeunesse (novembre 2014).

C’est quoi un enfant ? Beatrice Alemagna

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Un nouveau rendez-vous tout doux des Livres tous azimuts. J’ai vraiment été charmée par l’univers de Beatrice Alemagna. Alors je vous propose pas moins de deux chroniques pour vous présenter deux albums irrésistibles : C’est quoi un enfant ? et Le merveilleux dodu-velu-petit .

Alors, c’est quoi un enfant ? Grande question qui trouve ses réponses, tendres et si justes, dans cet album de Beatrice Alemagna. Ses collages de papiers et de tissus, agrémentés de traits au pastel, et accompagnés de textes qui font sourire tout en réchauffant le cœur, composent une belle et fantaisiste série de portraits d’enfants.

Sur la page de gauche, il y a les textes. On a l’impression de feuilleter un cahier d’école. La police d’écriture, enfantine et appliquée, et les petits carreaux, sur lesquels s’accrochent studieusement les lettres, invitent le lecteur à une jolie leçon de choses. L’on apprend ainsi que :

« Les enfants désirent d’étranges

choses : avoir des chaussures qui

brillent, manger de la barbe à papa

au petit déjeuner, écouter tous

les soirs la même histoire. »

Alors que :

 « Les grands aussi ont d’étranges idées

en tête.

Prendre un bain tous les jours,

cuisiner les haricots au beurre,

dormir sans le chien jaune.

« Mais comment fait-on ? » demandent

les enfants. »

Eh oui, un enfant, c’est ce que n’est pas, ou n’est plus, un adulte ! Beatrice Alemagna pose avec douceur ce qui différencie les petits des plus grands.

Et ses dessins, sur la page de droite, reflètent avec humour et délicatesse ses jolis textes. Des portraits pleine page, qui nous renvoient les drôles de bouilles de ces chères petites personnes. L’on voit des yeux rêveurs, des bouches grandes ouvertes, des larmes qui n’en finissent pas, des nez qui coulent, des sourires béats, des dents habillées d’appareils dentaires…

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Chaque petite fille, chaque petit garçon, est comme croqué(e) sur le vif et immortalisé(e) dans cette parenthèse enchantée qu’est l’enfance. Certes, c’est éphémère, ils grandiront, mais pour l’instant, laissons-les dans leur monde de papillons, de flocons de neige, de coquillages qui chuchotent à l’oreille. Laissons-les tranquilles :

«  Ils n’iront plus à l’école, mais au travail ;

peut-être qu’ils seront heureux,

qu’ils auront la barbe,

ou les moustaches en l’air,

ou les cheveux teints en vert.

Peut-être qu’ils feront des caprices pour

des choses étranges comme

un téléphone qui ne sonne pas

ou la circulation. »

 

« Mais pourquoi s’en soucier maintenant ? »

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Une évidente nostalgie nous étreint au fil des pages. Que ne donnerait-on pas pour retrouver ces instants de magie, de réelle intensité ? Heureusement, tout n’est pas perdu, nous souffle Beatrice Alemagna : il paraîtrait que certains adultes sont encore « émus par des petites choses » et gardent « un mystère dedans ». D’ailleurs, ne dédicace-t-elle pas son livre à « cette grande personne qui n’a jamais oublié son chien jaune ? »

A lire l’entretien que Beatrice Alemagna a accordé à Ricochet. On mesure tout le respect qu’elle accorde à ses jeunes lecteurs et combien l’enfance, dans ses rêves, ses espoirs, mais aussi ses inquiétudes, l’habite encore.

Et à visiter son site pour se régaler de ses créations remplies de tendresse et de joyeuse inventivité.

A lire également la chronique Le merveilleux dodu-velu-petit.

Publié aux éditions Autrement Jeunesse (janvier 2009).

L’Amour ? Ramona Badescu et Benjamin Chaud

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Un savoureux album. Très attachant, il vous liera tendrement à votre petit(e) compagnon(compagne) de lecture. Vous partirez ensemble à la recherche de l’Amour, ce drôle de personnage « petit, gris et carré » qui a la bougeotte, ce bougre, et se faufile à travers les pages. Il n’est pas vraiment beau, avec son gros nez écrasé, ses deux toutes petites pattes et sa queue de chat rayée. Mais sa bouille est irrésistible, presque autant que celle de son cousin Pomelo, le plus célèbre des éléphants roses créé par le tandem de choc, expert en espièglerie doucette, Ramona Badescu et Benjamin Chaud.

 

Cela commence bien ! On nous annonce que :

L’Amour se cache un peu partout.
Ici et là : dans une poubelle,
dans une fleur blanche ou sous un bras.

Pas simple cette histoire, comment va-t-on mettre la main dessus ? En plus, l’Amour ne sait pas ce qu’il veut : il s’en va, il revient, « il fait des boucles et des nœuds », emmêle tout, attache les un(e)s aux autres avec des fils tout emberlificotés de p’tits cailloux, de boutons, de p’tits poissons, de grelots…de petits riens, fragiles, mais de réels trésors, de ceux qu’on garde précieusement dans les poches, tout contre soi. Et des petits riens, mis bout à bout, cela fait un grand Tout !

 

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Benjamin Chaud nous fait suivre un de ces fils, rouge, sur lequel l’Amour fera le funambule, fabriquera de drôles de machines avec des rouages, des poulies, qui permettront de concocter le fameux élixir d’amour ; le fil permettra aussi à l’Amour, devenu cuisinier, d’expérimenter des recettes en suspendant les ustensiles dont il a besoin ; le fil se transformera ensuite en spaghetti, faisant rejouer aux amoureux la scène mythique de  La Belle et le Clochard  ; et le fil deviendra corde à linge à laquelle seront suspendues toutes les petites affaires de l’Amour, indispensables pour se refaire une beauté, car il peut être coquet !

 

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Les illustrations malicieuses et colorées de Benjamin Chaud sont un régal pour les yeux. Que l’on soit petit ou grand, on prend plaisir à observer toutes ses trouvailles, ses déclinaisons sur le sentiment amoureux, ses nombreux détails. Les enchaînements sont fluides, légers, primesautiers, et s’accordent parfaitement à la plume alerte et délicate de Ramona Badescu. Elle joue avec les mots, les sens et s’adresse à tous les lecteurs, quel que soit leur âge :

 L’Amour, c’est comme voulez : avec les yeux,
avec le nez ?
En chaussettes ou à la plage ?

Le plus jeune lecteur s’esclaffe, le plus grand sourit, amusé, à l’œil qui frise !

Ces deux-là, Ramona et Benjamin, se sont bien trouvés pour concocter une histoire toute douce, sucrée, rigolote, qui devient vite addictive. Succombez-y ! C’est sans danger ! Léchez-vous les doigts, recouverts de ce récit barbe à papa. Savourez, dévorez, laissez fondre, plongez-y le nez, et par-ta-gez !!

 

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Edité par Naïve en septembre 2005.
Repris par les éditions Cambourakis en janvier 2016.

Kannjawou : Lyonel Trouillot

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Voici la chronique cruelle et poignante de la « bande des cinq », cinq jeunes gens d’Haïti qui peinent à trouver leur place dans un pays ravagé par l’Histoire colonisatrice, la dictature, le tremblement de terre et l’humanitarisme de la communauté internationale. Les Cinq se nomment Wodné, Sophonie, Joëlle, Popol et « le scribe », le narrateur du roman. Chacun(e) incarne les singularités et contradictions d’une jeunesse haïtienne orpheline, privée de rêves et de parents qui semblent avoir démissionné. Lyonel Trouillot, avec une écriture rythmique qui vous happe, vous enveloppe, fait entendre les voix d’individus qui, sous le poids du passé et du présent, tentent de s’extirper des combats et de la résignation pour se diriger vers un futur.

Le « scribe » consigne dans un journal les jours qui défilent, sans relief, dans le quartier misérable de la rue de l’Enterrement, menant au grand Cimetière. Déserté par ceux qui avaient encore de l’argent, le quartier va à vau-l’eau, et il ne semble plus guère animé que par les cortèges funèbres. Difficile de songer à un quelconque avenir, de se fabriquer des rêves, quand la vie vous file entre les doigts : les morts s’entassent au cimetière, les commerces n’existent plus et votre pays, occupé hier et encore aujourd’hui, ne sait plus qui il est. Et pourtant…même s’ils ne suffisent pas toujours, il y a les mots. Les mots qui peuvent faire « bouger la vie ».

Les mots du journal, ceux des livres que lit le narrateur, ceux qu’il échange avec le « petit professeur » qui vient d’un autre quartier, plus aisé, et possède un trésor de bibliothèque. Les mots également de man Jeanne, doyenne du quartier qui ne s’est jamais départie de son humanité et de sa dignité, même aux heures les plus sombres, et qui possède, outre un fort tempérament, un étonnant art de la formule.

Mais il y a aussi les mots qui trompent. Ceux d’abord des représentants des ONG internationales. Sous couvert d’humanisme, ils se racontent des mensonges pour justifier leur présence en Haïti. Gagner des points de carrière grâce à un tremblement de terre, la bonne aubaine ! Aujourd’hui en Haïti, demain « dans un autre pays malade où des typhons ont fait des dégâts que les dirigeants locaux seront incapables de réparer ». Finalement, la colonisation n’est pas si lointaine quand il s’agit d’exploiter la situation d’un pays pour son intérêt propre. D’ailleurs, le soir venu, ces chers représentants se trémoussent et s’enivrent en compagnie des notables de la ville au « Kannjawou », un bar typique où est singulièrement absente la population locale. Alors que le Kannjawou est une fête traditionnelle fondée sur le partage et qui réunit tout le monde, ce bar exclut les plus pauvres. Sophonie, qui y travaille comme serveuse, assiste chaque soir à cette navrante comédie.

Ensuite, il y a les mots des militants les plus radicaux qui, au nom de la liberté et de la dignité retrouvées, manient la parole comme une arme d’exclusion et de violence : « ça sent la secte et le goulag. La terreur au service du mensonge (…) L’imposture est trop lisible derrière la posture ». C’est Wodné le plus véhément, suivi de Joëlle : ils forment un couple d’étudiants révolutionnaires persuadés de reprendre le flambeau de leurs aînés ayant combattu la dictature et s’en prennent à tous ceux qui n’ont « pas choisi le domaine de la lutte ». Mais le « petit professeur », qui faisait partie des combattants de la première heure, met en garde quand la révolution se veut davantage idée, concept, que bonheur au quotidien : « Nous aimions l’avenir sans aimer le vivant. Nous avons mal aimé. C’est pourtant par l’amour qu’il fallait commencer ».

Tous ces mots-mensonges, ces mots déviés, ces mots vociférés…peut-être est-ce à cause d’eux que Popol, le frère du narrateur, est aussi silencieux. Quand il prend la parole, c’est pour demander au petit professeur pourquoi, malgré « tant d’élans prometteurs » dans le passé, « aujourd’hui, le pays est occupé. Face contre terre ». Popol, déjà résigné.

Seuls les mots de la littérature semblent alors révéler le réel, avoir prise sur lui et le magnifier. C’est ce dont est persuadé le narrateur qui fait la lecture aux enfants du quartier et qui leur invente des histoires mêlant personnages échappés de la bibliothèque du petit professeur et « vraies » personnes. Un véritable « Kannjawou » prend alors forme, avec des histoires qui invitent tout le monde à être lecteur et / ou personnage : le vrai partage.

Lyonel Trouillot, avec Kannjawou, nous offre un regard précieux sur Haïti. Dur, certes, qui nous malmène, mais qui n’est pas désespéré : la littérature, la poésie, procurent suffisamment de force pour s’extirper de la violence et de la laideur et pour réunir tout le monde, sans exclusion. L’écrivain s’engage au nom de la poésie pour redonner une vie et une identité à son pays.

Les rêves rouges : Jean-François Chabas

product_9782070665587_195x320Lachlan, adolescent canadien de 14 ans, vit seul avec sa mère Flower Ikapo, une indienne Okanagan au caractère fort et intransigeant qui n’a pas hésité à rompre tout lien avec sa communauté quand elle était jeune fille et enceinte.

Lachlan a pour meilleure amie Daffodil Drooler, une fille de sa classe aux yeux mauves, à l’intelligence vive et qui ne peut s’empêcher de s’arracher les cheveux, les sourcils et les poils (elle souffre de trichotillomanie). Leur amitié est plus forte que les moqueries des élèves du collège et Lachlan est véritablement fasciné par la personnalité de Daffodil.

Un jour, celle-ci prétend avoir vu Ogopogo, le monstre des vieilles légendes indiennes qui hante le lac de Okanagan. Lachlan la croit et veut à son tour voir celui qui, comme le monstre du Loch Ness, fait fantasmer les habitants de la région. S’ensuivent alors des événements étranges qui vont perturber le quotidien de Lachlan et de sa mère, et aussi celui de toute la ville dans laquelle ils habitent : agressions, insultes racistes anonymes, violences familiales qui éclatent au grand jour… Les tensions s’exacerbent dans la chaleur accablante de l’été et Ogopogo semble être partout…

Les rêves rouges
est un roman qui happe le lecteur, le plongeant dans le mystère des légendes amérindiennes et les secrets jusque-là bien enfouis d’une petite ville.  A la fois roman fantastique et roman policier, Les rêves rouges nous réserve également des moments plus intimes. La relation entre Lachlan et sa mère est très forte et très belle, tous deux épris de liberté. Lachlan et Daffodil, en amis et amoureux débutants, sont extrêmement touchants. La jeune fille aux yeux mauves est en effet un magnifique personnage que nous offre Jean-François Chabas. On se souvient d’elle longtemps après avoir refermé le livre.

Les rêves rouges de Jean-François Chabas, éd. Gallimard Jeunesse, coll. Scripto
Sortie le 10 avril 2015