Une nuit pleine de dangers et de merveilles : Carl-Keven Korb et Kevin Lucbert

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Troisième et avant-dernière chronique de notre semaine Chemin de Fer. Cette semaine est un véritable voyage hors des circuits balisés. Un voyage certes pas des plus tranquilles mais que de belles découvertes ! Pas de standing Première Classe, pas d’air conditionné. Il faut s’accommoder des secousses, du bruit de la machine en marche ou du silence lors des arrêts mystérieux en rase campagne, des fenêtres qui ferment mal laissant fréquemment une poésie de l’étrange et du rêve s’infiltrer dans les voitures. Il faut supporter également d’avoir chaud quand dehors c’est la fournaise et froid quand le vent s’est levé et le givre déposé ; pas de température constante mais des variations, des pics, comme autant de courbes et de reliefs dans la créativité et l’expression. Il n’est pas rare non plus que le train déraille, percuté par une écriture ou un langage graphique. Un voyage pour les lecteurs curieux qui ne craignent pas l’inconfort, les cahots et l’imprévu car ils mettront dans leurs valises de belles émotions artistiques et littéraires. Preuve en est avec ce livre de Carl-Keven Korb et Kevin Lucbert. Pour ce nouveau trajet ils vous titilleront avec leurs mots et leurs images, ne vous laissant pas vous endormir, même s’il s’agit d’un voyage de nuit car la nuit traversée sera intense et effrayante. Une nuit de conte, glaciale et touffue, peuplée de créatures fascinantes et monstrueuses qui vous laissera épuisé(e) au petit matin…

 

« C’était une nuit de cristal. Sous le regard étourdissant d’Orion, le froid rampait sur les rues du village engelé en croassant dans la langue du Nord. Tapies dans les remblais, des araignées de glace tissaient des toiles de métal sur lesquelles des chats imprudents se collaient la langue avant de se faire dévorer. Le moindre souffle, la moindre rumeur se réverbéraient dans toute la vallée. La nuit était belle. Belle et profonde, pleine de dangers et de merveilles ».

 

Une nuit funeste, au cœur d’une région reculée et forestière du Québec, durant laquelle est célébré un horrible mariage : il s’agit de l’union contre-nature du redoutable Tranchemontagne, surnommé « l’ogre de Mont-Vallin », avec la jeune et belle Sédalie Price, fille du président de la Compagnie avide des terres possédées par le monstre. Le village entier est invité à ces noces fastueuses, cruelles et honteuses qui ont lieu dans la maison de l’ogre, « un extravagant palace de planches et de grosses poutres perché sur une colline envahie d’aulnes tordus ». Dans la foule se trouve Samuel, qui aime secrètement la jeune fille. Spectateur impuissant, il se jure de la sauver. Il revient quelques nuits plus tard pour tenter de délivrer la belle, séquestrée dans la demeure du Tranchemontagne.

Aidé de sa fidèle amie Ekho, une mystérieuse présence ailée (un rêve ? une fée ? ), il devra affronter les gardiens, « une bande d’hommes mutiques encapuchonnée de noir » et Gargouille, « un molosse capable de broyer l’acier d’un coup de mâchoire et dont les yeux verts brillaient dans le noir ». Comme si cela ne suffisait pas, la cruauté du Tranchemontagne étant sans limites, Sédalie est prisonnière d’un manteau qu’elle a reçu en cadeau de noces. Cet abominable habit la transforme en bête, « confectionné d’un patchwork de peaux de loup, de sanglier, de martre, de chèvre des montagnes et d’autres créatures orientales plus obscures ». Il lui colle véritablement à la peau, la dévore. Elle ne peut l’enlever sans s’arracher des morceaux de chair. L’amour de Samuel sera-t-il suffisamment fort pour sauver de la monstruosité Sédalie Price ?

L’imagination féconde de Carl-Keven Korb nous plonge dans une nuit folle et sanguinaire, une nuit glaciale, tranchante et acérée comme les crocs de Gargouille. Une nuit noire où brillent les étoiles, une nuit sous le signe d’Orion, la constellation du chasseur. L’écriture fluide et élégante attrape facilement le lecteur, devenant prisonnier d’une histoire vénéneuse dont on voudrait qu’elle se termine bien. Mais les contes ne sont pas tous peuplés de bonnes fées et les ronces qui s’accrochent aux châteaux et aux princes ne disparaissent pas toujours par enchantement…

Les illustrations de Kevin Lucbert complètent admirablement le texte. Ses lignes géométriques bleues comme la nuit représentent des pièces étranges, comme tout droit sorties d’Alice au Pays des Merveilles et qui explorent l’infini à la façon de M.C. Escher.

 

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Il y a aussi quelque chose de ces jeux d’énigmes basés sur l’enfermement, les « Espace Room ». Mais les énigmes ici semblent insolubles : les portes de sortie sont fausses, les forêts ne sont qu’illusions d’optique, peintes sur les murs ou formant elles-mêmes une prison, et le réel, s’il existe, nous échappe sans cesse, le sol se dérobant sous nos pieds.

 

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Les lignes s’opposent à la densité de l’écriture, volontiers foisonnante. Scènes mentales, elles permettent toutes les représentations possibles. Cela les rend d’autant plus inquiétantes. On peut les peupler de toutes les créatures fabuleuses que l’on souhaite et les rares personnages qui apparaissent ne sont que des silhouettes sans visage.

 

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J’ai beaucoup aimé cette forme graphique. Le dessin de Kevin Lucbert est à mes yeux l’une des merveilles de ce livre. Je vous invite à visiter le très beau site de cet artiste. Il est notamment l’auteur de La Traversée (éd. La Cinquième Couche), inspirée en partie d’Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. Les dessins réalisés à l’encre cette fois-ci noire sont magnifiques.

Pour avoir plus de renseignements sur Carl-Keven Korb, c’est par ici. Une nuit pleine de dangers et de merveilles est son premier roman. Et il est d’origine québécoise ; tiens, tiens… 😉

Et bien sûr, ne manquez pas le rendez-vous avec Anne qui nous propose La vague d’Hubert Mingarelli, vu par Barthélemy Toguo.

 

 

Publié par Les Editions du Chemin de Fer en mars 2016

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Je hais les dormeurs : Violette Leduc et Béatrice Cussol

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Voici un deuxième billet qui s’inscrit dans la semaine thématique consacrée aux Editions du Chemin de Fer et passée en compagnie d’Anne, durant laquelle nous vous proposons des lectures vagabondes au fil de nos envies afin de vous (nous) familiariser avec leur catalogue. Après avoir été plongé(e)s dans Un matin de grand silence d’Eric Pessan et Marc Desgrandchamps, je vous propose aujourd’hui de vous laisser happer par la nuit de Violette Leduc dans le très beau texte Je hais les dormeurs (publié initialement en 1948 dans la revue littéraire L’Arbalète), vu par Béatrice Cussol. Prenez sans hésiter un aller simple et voyagez dans l’écriture foisonnante, fantasque et charnelle de Violette Leduc (1907-1972).Une femme est allongée, la nuit, aux côtés de son amant qui dort. Elle, par contre, est parfaitement éveillée et l’inertie du dormeur l’irrite, l’angoisse. Magicienne des mots, dans un monologue qui troue le silence, elle pare alors la nuit de couleurs vives, crues, bizarres qui trouvent une juste résonance avec les illustrations de Béatrice Cussol. Interpellant, invectivant, le dormeur – et le lecteur – la narratrice se fait l’ambassadrice de nuits de ténèbres vivantes défiant la mort, embarquée sur « une péniche d’anthracite » ; des nuits assurément plus belles que nos jours…

Voici les premières lignes :

« Je hais les dormeurs. Ce sont des morts qui n’ont pas dit leur dernier mot. Ils méconnaissent la nuit quand elle est pleine. Je ne veux pas qu’on la répudie. Je veux que l’on se place sous les corbeaux qui abritent les terres de minuit avec leurs ailes ouvertes. Je ne peux pas guerroyer avec les dormeurs. Leur sommeil est plus fort que ma guerre. Il emporte tout. »

 

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Elle va parler de la nuit avec une poésie qui emporte tout sur son passage. Des flots de paroles, d’images, nous engloutissent et se jettent sur les corps mous, faussement anesthésiés, des dormeurs ; ceux-ci sont dans un entre-deux qui l’effraie, prisonniers des limbes, à mi-chemin de la vie et de la mort. Ils arborent « un visage d’ange », ont un « front de miel » mais si on les secoue, les voilà se transformant en « une bête écartée d’un os ». Elle utilise des images d’animaux (oiseaux, chauve-souris, batraciens, cheval…), de paysages, de fleurs, de champs, de barque, de rails…Faune, flore, objets, tout est convoqué pour évoquer et célébrer la nuit. Une vie qui pétarade au cœur des ténèbres avec ses beautés, ses bizarreries et qui peut se teinter de rouge : la narratrice n’est-elle pas soulagée d’entendre toute une nuit les coups de hachoir assénés par un garçon boucher fendant le silence et les os, sacré ainsi « tambour de la nuit » ?

 

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Aux côtés de son amant endormi, elle s’irrite « avec le talon de la danseuse espagnole ». Avec trompettes et castagnettes, elle l’entraîne alors dans la « générosité de la nuit » et se fait guide :

« La nuit, avec ses sombreros et sa douceur de suie, est prête partout mais tu ne peux, dormeur, la prendre en mille endroits. Je t’aiderai. Cours plus vite que le coureur professionnel. Ne ralentis pas. Tu es ma grave expérience. Prends-toi par le bras. Epouse-toi au fond d’un ventre de ténèbres, solitaire. J’admirerai tes épousailles singulières. Tu récolteras à la fin de la nuit la perle fine de l’aurore ».

 

En plus des mots, elle s’aide aussi de ses lèvres qui se posent sur celles du dormeur. Puis elle se jette sur sa poitrine et sa main s’empare du sexe de l’amant, « les pétales d’un bouquet qui ne se fanera pas », « tellement plus chaud », « plus important qu’un bouton de coquelicot ». L’écriture s’envole, se déploie davantage : le sexe est une fleur, un oiseau des îles, des « graines de semence », une « torche de vie », un sécateur, un revolver…Des paroles d’amante gourmande, affamée.

 

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On retrouve cette folle énergie dans les illustrations à l’aquarelle de Béatrice Cussol. Il y a du mouvement, des éclaboussures. Du bizarre, du monstrueux. Des personnages étranges, entaillés, cousus, dévorants et dévorés, entraînant le lecteur dans une ronde fantasque. Il y a une esthétique dérangeante mais aussi ludique : une beauté de « freaks », de cartoon effrayant aux couleurs crues, qui brasse à pleines mains et touille les fantasmes et la verve poétique véhiculées par l’écriture de Violette Leduc.

C’est le premier texte de Violette Leduc que je lis. Je suis contente de l’avoir lu avant d’autres de ses écrits, comme La Bâtarde, La Folie en tête ou Ravages. Je me faisais l’idée – réductrice – d’une écrivaine « enfermée » dans l’autofiction, dans ses expériences douloureuses (elle est née fille illégitime, reniée par la haute bourgeoisie et vécut des relations intenses avec des amants et des amantes), dans un rapport à l’écriture définie par le manque, la faim. Il y a une faim effectivement dans Je hais les dormeurs mais plus qu’ une faim basée sur des éléments autobiographiques, il y a une faim du langage, de la puissance poétique, qui est saisissante.

J’espère que vous aussi serez transporté(e)s par cette écriture.

Je vous invite également à découvrir d’autres œuvres de Béatrice Cussol sur le site d’exporevue.com et à lire son interview.

Et bien sûr lisez, si ce n’est déjà fait, le billet d’Anne qui, pour ce deuxième rendez-vous, a lu Le jeune homme qu’on surnommait Bengali de Louis-René des Forêts, vu par Frédérique Loutz.

 

 

Publié par les Editions du Chemin de Fer en novembre 2006, réédité en novembre 2010.

Publié également du même auteur, chez le même éditeur : La main dans le sac

Un matin de grand silence : Eric Pessan et Marc Desgrandchamps

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C’est avec grand plaisir que je participe cette semaine à une thématique consacrée aux éditions du Chemin de Fer, en compagnie d’Anne du blog Des mots et des Notes. Elle m’a très sympathiquement invitée à être du voyage après ma découverte de l’éditeur via Inquiétude de Michèle Lesbre, vu par Ugo Bienvenu et Tryggve Kottar de Benjamin Haegel, vu par Marie Boralevi. Cet éditeur « basé dans la Nièvre, en lisière de forêt et du monde » propose « depuis 2005 des textes courts illustrés par des artistes contemporains ». Les ouvrages sont de très belle facture, avec rabat et papier épais cousu, et les univers présentés sont des invitations aux voyages singuliers. Alors, amoureux de la littérature et explorateurs graphiques dans l’âme, amateurs des chemins de traverse plutôt que des lignes à grande vitesse, embarquez à bord de notre Chemin de Fer. Première destination : Un matin de grand silence d’Eric Pessan, vu par Marc Desgrandchamps.

 

« C’est un matin de grand silence, comme recouvert par une épaisse couche de poussière. Le son ose à peine se propager. Le moindre raclement de gorge le moindre heurt le moindre froissement se répercutent avec violence dans l’appartement déserté. »

 

« Ce matin, le monde a une fragilité nouvelle ».

 

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Un adolescent se réveille dans un appartement. Il est 9h30 et ses parents ne l’ont pas réveillé pour aller au collège. Ils ne sont pas là. Ils semblent avoir déserté l’appartement, à moins que…La porte de leur chambre est mystérieusement fermée. N’osant abaisser la poignée de la porte, le garçon déambule d’une pièce à l’autre. Les heures passent sans qu’il cherche à sortir, à prendre contact avec l’extérieur. Il est comme prisonnier à l’intérieur, et immobilisé dans le temps :

 

« Il est coincé dans l’appartement déserté,

seul,

caché et clandestin, il veut profiter pleinement de chaque seconde de son étrange liberté silencieuse. L’appartement est un fossile, un coquillage pétrifié enfoui dans le limon. Le temps verse ses siècles, l’appartement se minéralise, subit les pressions de la roche, s’endurcit, il sera difficile de le déterrer ».

 

Féru de livres et de films de SF, fasciné par l’Espace et la vie éventuelle sur d’autres planètes, il s’imagine prisonnier d’une capsule qui dérive et « il ne comprend pas pourquoi ses parents l’ont expulsé du vaisseau principal ». A défaut d’explorer une planète, il s’aventure précautionneusement dans l’appartement et éprouve la solitude de l’Espace infini…

 

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Il est traversé par plusieurs sensations : angoisse, dégoût, apaisement, réconfort, tristesse…Il éprouve bien sûr un terrible sentiment d’abandon mais aussi le plaisir d’exister seul, sans plus avoir à supporter la présence envahissante, intrusive, de sa mère, femme au foyer, et la compagnie de ses camarades de classe ; il se sent si différent d’eux…Il goûte à la « douceur confortable du silence » et ressent une réelle souffrance à chaque sonnerie du téléphone, ce « prédateur » qui l’attaque.

Le monde qui l’entoure semble ne plus avoir de prise sur lui, s’estompe : de l’immeuble ne s’échappe aucun bruit et de la rue ne lui parvient que quelques pétarades de mobylettes. Le silence est si grand qu’il entend le battement de son cœur, se demandant d’abord s’il ne s’agit pas d’un voisin qui cogne contre une cloison. Plongé en lui-même, il ne veut, et ne peut peut-être plus, se confronter aux autres. Ses parents ne sont plus là mais lui aussi s’absente du monde.

L’écriture d’Eric Pessan saisit plusieurs facettes de cette solitude : liberté bienvenue, vide angoissant, refuge réconfortant, abandon douloureux…Il s’agit non pas d’expliquer pourquoi les parents ont disparu mais de montrer les réactions et sentiments du garçon face à quelque chose qu’il ne maîtrise pas. Avec ses variations de rythme, telles des vagues, l’écriture nous fait passer d’une phase relativement paisible à une autre, plus agitée. Le quotidien le plus banal (se laver, se préparer un repas, faire la vaisselle…) se teinte par moments d’effroi, souvent de poésie, et flirte volontiers avec le fantastique.

Les illustrations de Marc Desgrandchamps expriment elles aussi une réalité plurielle et difficile à capter. Ses collages nous font voir plusieurs couches, plusieurs mondes qui se superposent. Beaucoup d’éléments sont présents mais aussi recouverts, cachés. Il y a à la fois une vision kaléidoscopique, éclatée, avec des éléments qui tranchent avec les autres, les entaillent, et une vision plus trouble, fuyante, avec des contours estompés et des coulures qui fondent les éléments les uns dans les autres.

 

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Je vous invite à plonger davantage dans l’univers du peintre graveur Marc Desgrandchamps.

Explorez également le site de l’écrivain Eric Pessan, aux talents variés, auteur de romans, de nouvelles, de pièces de théâtre, d’essais, de poésie…

Et bien sûr, lisez sans plus attendre le billet d’Anne : Les histoires de frères d’Arnaud Cathrine, vu par Catherine Lopès-Curval.

 

 

Sorti en mars 2010 aux éditions du Chemin de Fer

Tryggve Kottar : Benjamin Haegel et Marie Boralevi

 

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Tryggve Kottar vit en ermite « à la lisière d’une forêt, là-haut dans le grand froid », quelque part en Scandinavie. Il est arrivé un jour au volant de sa « Blue Star » 1978 dans ce coin isolé, à l’écart du hameau de Flötbäcksles gens scrutent « l’avenir avec indifférence » et cultivent « une douce résignation noyée dans l’aquavit de pommes, de prunes et d’airelles ». D’où vient-il, pourquoi est-il ici, on ne le sait pas. Ce que l’on sait en revanche c’est que la rencontre qu’il va faire avec un élan, à la saison des amours, va profondément perturber le cours de sa vie qu’il souhaitait rassurante, paisible, immobile, entièrement vouée à la contemplation de la nature et au travail du potager. Ce premier roman de Benjamin Haegel, illustré par l’artiste-graveuse Marie Boralevi, est une fable étrange et envoûtante qui mêle et fait s’affronter l’humain et l’animal. La fascination, la peur et le trouble érotique se bousculeront dans l’esprit de Tryggve Kottar. La Nature deviendra-t-elle trop grande, trop sauvage pour lui ?

La vie que menait Tryggve Kottar jusqu’à présent était bien calme et ne sortait pas du cadre qu’il avait soigneusement délimité : cultiver ses légumes, fendre du bois, observer la nature, les animaux, les insectes, se chauffer au soleil, se « couler » dans son fauteuil « capitonné aux oreilles Wings », se faire une infusion et monter se coucher dès les premiers bâillements le bougeoir à la main et un bonnet de nuit sur la tête. Toute une série de rituels qu’il a mis en place afin que les jours se succèdent paisiblement, sans se violenter, sans s’inquiéter, juste en prenant soin de se nourrir, se chauffer, stopper au besoin les pensées vagabondes, aventureuses, tout en restant attentif à la forêt, au ciel, aux cours d’eau…

« En voilà une vie calme. Je me sentais tiré d’affaire, sauf. Mes jours coulaient, heureux. Je florissais. Je me mouvais aisément en ces lieux. Une vie sans espoir, mais, en contrepartie, sans désespoir non plus. Ni haut ni bas. Un bonheur stable et rigoureux, envié de tous. Tandis que le monde se tue à la tâche, je reste là, béat et satisfait. La Terre peut s’inonder, Tryggve Kottar, sur sa colline, demeurera. Je souris à cette idée et avale ma dernière pomme de terre. Je suis si paisible ! »

Un retour à la nature pour se protéger et faire de son foyer « un havre ». Ne fréquenter les hommes que par absolue nécessité : Tryggve Kottar ne descend au hameau que lorsqu’il échange ses légumes contre le pain d’Anton le boulanger ; il n’aime guère ces moments-là…

Il y a dans l’univers de Tryggve Kottar une certaine félicité mais aussi une menace, sourde. Son quotidien est certes rempli de joies simples, de besoins vite satisfaits, de cadeaux que lui prodigue la nature mais la sérénité n’est pas constante. Ainsi, l’automne, lorsqu’il arrive, lui provoque toujours un « léger pincement au cœur, dont la signification restait une énigme » ; et l’hiver le confronte à l’ennui, quelquefois douloureux. De plus, il préfère les nuits aux jours, se sentant davantage à l’abri lorsqu’il rêve :

« Plus que mes jours, j’aimais mes nuits. Tous mes sens étaient présents, quelquefois même plus affûtés. L’agaçante notion du temps se dissipait et ne revenait, douloureuse, qu’au réveil. Je visitais d’étranges contrées, survolais de hautes montagnes, rencontrais toutes sortes d’animaux et au matin j’interprétais ces images et leurs mystères d’une façon arrangeante ; inutile de se tourmenter. Je me couchais de plus en plus tôt, au premier signe de fatigue, et je siestais jusqu’à trois fois par jour. Tout était prétexte à dormir et à rêver et pour cela mon fauteuil était remarquable ; entre ses bras je m’endormais d’un battement de cils ».

Ses angoisses diffuses trouveront leur support lorsqu’il sera confronté à un élan, majestueux et massif, en plein rut, dont les brâmes et les accouplements violents perturberont ses nuits chéries. Il se réveillera chaque matin fourbu, désorienté et redoutera à chaque instant de tomber nez à nez avec cet animal « libidineux », « imperturbable », au membre génital impressionnant, presque fantastique.

La rencontre entre l’homme et l’animal vire au duel et Tryggve Kottar ne se sent pas de taille :

« J’avais l’étrange impression qu’il me lançait un défi, que je ne savais comment relever. Je ne pouvais pas rivaliser avec un élan. Je ne rivalisais déjà pas avec un homme. Mon dos était fragile, mes bras maigres, mon visage fantastique. De plus, j’étais acariâtre, misanthrope et sans ambition. J’étais accompli dans ma veulerie, on ne pouvait faire mieux ».

Le récit alors s’emballe, dans une sorte de transe, de même que croissent la peur et le désir mêlés de Tryggve Kottar. La nature, dans ce qu’elle a de plus sauvage, de plus vivant, enfièvre son corps et son esprit. Jusqu’où ira Tryggve Kottar ? Quelle part sera victorieuse : l’animalité ou l’humanité ? L’homme sera-t-il terrassé par l’élan ?

L’écriture de Benjamin Haegel m’a véritablement happée. Touchant à la fois les sens et l’analyse, l’introspection, elle questionne singulièrement la raison, le désir, la violence. Son style élégant, volontiers recherché, s’ensauvage aussi de notes crues et nous trouble vraiment.

Les illustrations de Marie Boralevi complètent à merveille cette fable étrange. Ses personnages mi-hommes, mi-bêtes, tout de plumes, poils, bois, guerrières et guerriers effrayants, menaçants ou blessés, semblent sortir des rêves de Tryggve Kottar et nous entraînent dans une danse vaudou, chamaniste.

 

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J’ai eu la chance de voir ses dessins exposés lors du Festival du Premier Roman de Laval en Mayenne, au sein du Musée d’Art Naïf et des Arts Singuliers où avait lieu une rencontre avec l’éditeur du Chemin de Fer, François Grosso, accompagné de deux auteurs de son catalogue, Benjamin Haegel et Michèle Lesbre. Ses « figures chimériques », pour reprendre l’intitulé de l’exposition, dans leur taille originale étaient réellement marquantes. Je vous invite à visiter son site pour mesurer la force de ses œuvres.

C’était donc le deuxième volet de mes découvertes des Editions du Chemin de Fer, après Inquiétude de Michèle Lesbre et Ugo Bienvenu. Je serai très heureuse de les poursuivre cet été avec Anne, du blog Des Mots et des Notes, qui m’a très gentiment invitée à participer à une semaine thématique consacrée à l’éditeur. A bientôt donc, et d’ici-là, n’hésitez pas à vous plonger dans le catalogue de cette savoureuse et nécessaire maison d’édition.

 

Publié par Les Editions du Chemin de Fer en mars 2015.
Coll. « Voiture 547 »

Inquiétude : Michèle Lesbre et Ugo Bienvenu

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Un homme, dans une ville, qui vit seul. Il est en proie à l’inquiétude, elle l’habite depuis l’enfance, depuis un épisode particulier, et ne l’a jamais quitté. L’inquiétude, c’est « un mot qui est presque son double ». C’est sa compagne, elle le constitue. Michèle Lesbre, dans ce court récit ( une cinquantaine de pages) noir et tendu, va nous relater la nuit terrible que va passer cet homme, douloureusement seul. Sa voisine du dessus, dont la présence le rassure et l’obsède, ne rentre pas un soir. L’angoisse alors le tenaille, l’envahit, le submerge. Il l’attend…Il ne le supportera pas.

Quand il était enfant, son père a disparu, sans explications. Ce fut un choc. Il est resté seul avec sa mère qui travaillait dans un restaurant à l’autre bout de la ville et rentrait chez eux fort tard. Que de fois il l’a attendue, s’endormant sur le pas de la porte. Elle ne rentrait qu’à la nuit tombée et l’enfant ne pouvait rien faire d’autre que l’attendre pendant des heures :

 « Il avait l’impression que s’il pensait à autre chose, elle ne rentrerait pas. Il en était même persuadé. Quelque chose de grave l’en empêcherait, quelque chose dont il serait un peu coupable. »

L’enfant est devenu homme et il est resté inquiet, la nuit ne desserrant pas son étreinte :

« Maintenant encore il est ce petit fantôme orphelin qui a peur de la nuit, qui ne sera jamais tranquille, un vieil enfant inquiet. »

Il s’est muré dans la solitude, ses jours n’étant pas plus apaisants que ses nuits. Il ne s’accorde qu’une vie terne, une vie qui passe, qui défile sans heurts et sans joies. L’écriture de Michèle Lesbre, simple et précise, est implacable et douce à la fois. Il est des individus qui ne guériront jamais de leur enfance, hantés par le mystère et la tristesse. Le malheur les a marqués, à vie. Heureusement, il existe aussi des îlots de lumière dans lesquels on peut se réfugier, des trouées dans la nuit, apportant un peu de réconfort : ce sont certains souvenirs de tendresse maternelle qui resurgissent, le sourire dont nous a gratifié une caissière dans un magasin, et l’arrivée un jour d’une voisine.

Une femme en effet est apparue, emménageant dans l’appartement au-dessus du sien. Il la surnomme Barbara car elle écoute souvent L’Aigle noir et Nantes. Il ne l’a jamais vue, elle est juste une silhouette qui traverse la cour de l’immeuble quand elle part travailler, mais il peut l’entendre, elle chante, elle est vivante. Les bruits qui viennent de chez elle le rassurent, il s’est mis à les guetter :

« Elle rentre parfois très tard. Il entend les bottes qu’elle quitte dès qu’elle a refermé sa porte et qu’elle doit lancer à travers la chambre. Il les entend tomber l’une après l’autre, sauf quelquefois où elle en pose une sans bruit, et c’est idiot, il déteste cette fracture, il préfère quand elle jette les deux, ça tombe plus juste. »

Mais un soir, elle ne rentre pas. Nouvelle disparition, nouvelle blessure :

« Ce silence opaque lui donne un étrange vertige auquel il n’aura sans doute pas la force de résister(…) »

Une nuit de trop passée à attendre, une nuit décisive.

Michèle Lesbre nous plonge dans une atmosphère trouble et menaçante, nous fait perdre pied. Les temps se mélangent : celui de l’enfance, celui de la vie d’adulte, celui suspendu et oppressant de la nuit, et celui du rêve. Elle accomplit une belle prouesse : en si peu de pages, elle réussit à construire une histoire qui va crescendo, haletante et riche. Poignante aussi car mettant en scène une âme esseulée, rongée par la tristesse et le rendez-vous manqué avec l’enfance.

Quant aux illustrations d’Ugo Bienvenu, qui a déjà accompagné un texte littéraire en adaptant Sukkwan Island de David Vann aux éditions Denoël Graphic, elles racontent elles aussi une histoire sombre. La nuit engloutit les personnages, masquant leur visage et ne laissant apparaître que des silhouettes vacillantes. Des illustrations pleine page avec le texte qui leur font face, alternant avec des illustrations en double page pour occulter un instant les mots, tout aussi fortes qu’eux.

 

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Une belle maison d’édition que Les éditions du Chemin de fer… « Basée dans la Nièvre, en lisière de forêt et du monde », elle est spécialisée dans la publication de textes courts, des nouvelles, toujours illustrés. Son catalogue est des plus enthousiasmants, alliant originalité, curiosités, intensité dans l’écriture, aventure et explorations littéraires et plastiques. Le rendez-vous qu’elle a pris avec Michèle Lesbre est des plus réussi et tombe sous le sens. L’auteure travaille la langue, il y a un enjeu, une nécessité, et elle a le goût des romans plutôt courts (voir son oeuvre aux éd. Sabine Wespieser). Michèle Lesbre disposait donc du cadre idéal pour démontrer toute la maîtrise de son art..

J’ai découvert les éditions du Chemin de fer lors du Festival du premier roman et des littératures contemporaines de Laval, en Mayenne. Une rencontre était organisée avec François Grossot, l’un des fondateurs de la maison d’édition, au Musée d’Art Naïf et d’Arts Singuliers, au dernier étage qui abritait l’exposition du « Cabinet des Merveilles », offrant ainsi un bel écrin à cette aventure éditoriale. L’ envie qui a porté François Grossot était double : rendre ses lettres de noblesse au genre de la nouvelle, un texte court pouvant se suffire à lui-même sans forcément être publié au sein d’un recueil ; et plonger le lecteur dans un univers graphique, afin de ne plus réserver le livre illustré essentiellement à l’album jeunesse ou à la bibliophilie. Ainsi se constitue petit à petit une bibliothèque idéale témoignant d’un réel amour de la littérature et de l’image. Qui plus est, les ouvrages édités sont de beaux objets, avec rabat et pages de papier glacé, que l’on prend plaisir à manipuler, et à offrir. La ligne éditoriale se divise en trois branches : découverte de textes inédits d’auteurs confirmés (comme c’est le cas ici avec Michèle Lesbre), (re)découverte de textes méconnus d’auteurs classiques, et émergence de tout nouveaux auteurs.

Je vous invite sincèrement à visiter le site de l’éditeur, certaine que vous y ferez de précieuses découvertes.

 

Publié aux éditions du Chemin de fer en novembre 2015.

Voir aussi le site de l’illustrateur Ugo Bienvenu.