Des vagues / Heure bleue d’Isabelle Simler

Pour terminer cette année en douceur, je voudrais vous inviter à un fabuleux voyage à travers les illustrations somptueuses et délicates d’Isabelle Simler. Artiste magicienne, elle fait de la nature des tableaux saisissants de beauté, de calme et de profondeur. Une sérénité enchanteresse qui gagne petits et grands. C’est mon Robin de 2 ans et demi qui m’a fait pénétrer dans cet univers, tout en ouate et féérie. Alors que je fouillais dans les bacs de notre médiathèque adorée à la recherche d’albums qui seraient susceptibles de l’intéresser, il m’a tendu de son propre chef un livre dont la couverture semblait beaucoup lui plaire : Des vagues. Ce fut le coup de foudre : un imagier de faune sous-marine envoûtant ! Des couleurs éclatantes, s’étalant en pleine page, un dessin à la fois naturaliste et merveilleux, des mots joueurs et tout doux…Nous allions passer en la compagnie de cet album des moments précieux…Voilà presque un mois que ce livre berce nos soirées et mon petit lecteur ne s’en lasse pas (moi non plus d’ailleurs). Un passage en librairie s’impose pour que d’emprunt il devienne livre de chevet ad vitam aeternam ! J’ai vite cherché d’autres titres d’Isabelle Simler, et nous les découvrons petit à petit. Je peux vous assurer que la magie opère à chaque fois ; la preuve avec la deuxième lecture que nous avons partagée , Robin et moi, Heure bleue, qui rivalise de grâce et de finesse avec le précédent…Nous sommes conquis et je remercie chaleureusement Isabelle Simler et les Editions Courtes et Longues d’avoir fait naître ces albums attrape-rêves qui n’en finissent pas de nous enchanter…

 

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Des vagues

Un personnage se baigne dans la mer, apaisé, il se sent si bien :

« Seul, calme, tiède, mon corps s’allonge. Quand… »

« Un poisson aiguille pique le bout de mon orteil, »

Et voici un premier habitant du monde sous-marin qui se manifeste, suivi de :

« Un poisson porc-épic me gratte la plante des pieds »

« Un poulpe à longs bras enlace ma cheville »

 

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Des présences taquines, curieuses et bienveillantes qui titillent et câlinent notre personnage, le faisant s’enfoncer, doucement, dans les profondeurs de l’océan. Poissons tropicaux, crevettes, méduses, hippocampes, étoiles de mer, tortue et même baleine à bosse entraînent le héros dans un ballet étourdissant de couleurs. Une pleine page réservée à chacun de ces danseurs révèle leur beauté et leurs singularités ; quelle finesse dans le trait ! On devine le toucher des écailles, des piquants, le chatouillis des anémones de mer et des antennes des crevettes, les ondulations sous-marines quand les raies alvéolées s’envolent…Monde du silence, de la fluidité, de l’harmonie…Tout est beau et accompagne notre personnage vers le sommeil, les vagues finissant par se confondre avec les plis de la couverture de son lit…

Une exploration aquatique à la rencontre du rêve, de la douceur et qui est d’autant plus fascinante que les espèces qui peuplent ce récit appartiennent bel et bien à la réalité : Isabelle Simler, encadrant son récit de planches naturalistes toutes colorées, rend grâce à la nature en nous exposant et nommant les créatures qui vont apparaître au fil des pages : poisson-trompette, poisson-fantôme arlequin, hippocampe feuille, nautile, méduse striée…

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C’est bienfaisant cette délicatesse, cette poésie qui s’entremêle au réel…

Un album qui provoque des vagues de plaisir, d’émotion, d’émerveillement et qui nous enveloppe d’une exquise sérénité.

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Crédits photos : Isabelle Simler

 

Des vagues, Isabelle Simler, Editions Courtes et Longues, avril 2014

 

 

Heure bleue

Ce second imagier est tout aussi magnifique que le premier ! La palette de couleurs se « restreint » ici au bleu mais quel bleu ! Il est décliné sur tous les tons. La page de garde nous en expose 32 variations : du bleu dragée au bleu nuit, en passant par le bleu charrette ou le bleu de Prusse…32 variations qui vont servir à illustrer ce délicat moment où le jour ne s’est pas encore couché et passe le relais à la nuit, ce moment magique et comme suspendu que l’on nomme l’heure bleue :

 

« Le jour s’éloigne…bientôt la nuit.

Entre les deux, elle passe…

C’est l’heure bleue ».

 

Les poissons laissent la place à une belle galerie d’oiseaux : le geai et le merle bleus, les pintades vulturines, le gorge-bleu, le passerin indigo, le pigeon couronné, le cordon bleu à joues rouges…Autant d’occasions de s’instruire toujours avec émerveillement sur la faune.

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Il y a aussi le renard bleu, les grenouilles azurées, les papillons, la couleuvre agile… qui s’acheminent vers la nuit, nous plongeant dans des bleus de plus en plus profonds, jusqu’à ce que la lune fasse son apparition et que « la nuit en douce les enveloppe tous ».

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Encore des pleines pages pour goûter avec délice aux illustrations d’Isabelle Simler qui rehausse et contraste ses bleus d’un magnifique rouge flamboyant, d’un jaune d’or et d’un blanc de neige et de lune…C’est parfait…

Les textes, d’une simplicité nue, permettent davantage aux images de raconter l’ histoire ; des illustrations hypnotiques qui nous plongent irrésistiblement dans la nuit qui s’avance. Moins dans la narration, les mots se parent d’une réelle poésie quand ils nomment des espèces d’animaux, d’insectes et de fleurs et m’ont fait penser à des haïkus :

 

« Les ailes des morphos bleus étincellent sur les ipomées ».

 

« La campagne se couche…Un chat bleu russe s’échappe. »

 

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Crédits photos : Isabelle Simler

 

Heure bleue, Isabelle Simler, Editions Courtes et Longues, mars 2015

 

Ahhh, Isabelle Simler, vous m’avez enchantée…Et je vous suis infiniment reconnaissante d’avoir créé des albums aussi beaux, qui caressent les yeux de mon petit garçon.

A découvrir ici votre blog, et le site des fabuleuses Editions Courtes et Longues.

A consommer excessivement et sans aucune modération !

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Ni terre ni mer : Anne von Canal

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Ni terre ni mer, ou le récit d’une vie sans ancrages, ballottée par les coups du sort, cruels mais aussi prodigues de joies et de douceur inattendues. Une vie à la dérive que l’on peine à maîtriser en dépit des choix que l’on a cru nécessaire de faire pour s’opposer à ceux que d’autres ont fait pour nous. Une vie qui laisse espérer atteindre le rivage se dérobant malheureusement trop souvent, s’effritant lorsqu’on a eu la chance de crier « Terre ! » Une vie sans trop de racines, ni père ni mère, car ceux-ci nous ont fait trop de mal et qu’on a préféré prendre le large. Une vie qui, même si on est entouré d’immensité, sur une mer d’huile ou une mer démontée, ne cesse de se rappeler à nous.

Une vie à laquelle tente d’échapper Lawrence Alexander, pianiste sur des bateaux de croisière, ne débarquant jamais lors des escales. La musique est son refuge, le piano « la seule faculté qui [lui] soit restée » et les cabines, minuscules, au hublot impossible à ouvrir, aux portes qui lorsqu’elles se referment font un bruit sourd, « agréablement définitif », sont les seuls espaces qui lui conviennent totalement. Anne von Canal, auteure allemande qui signe ici son premier roman, nous raconte l’histoire terrible, banale et extraordinaire de ce pianiste blessé, devenu solitaire. Son écriture habile entrelace plusieurs récits, orchestre différentes temporalités comme autant de vagues de souvenirs, de flux d’impressions, de mouvements musicaux, de bouts de vie qui s’assemblant, se répondant, finissent par faire sens. Lawrence Alexander, qui est aussi Lorenzo, qui fut dans une autre vie Victor Alexander Laurentius Simonsen ou Laurits, est un personnage profondément émouvant que l’on accompagne dans ses épreuves et ses réconforts, ses belles émotions musicales, et que l’on quitte à regret car on voudrait être sûr, avant de refermer le livre, qu’il soit enfin parvenu à (re)gagner la terre ferme.

Le roman s’ouvre sur un appel de détresse. Un bateau est en train de sombrer. On ignore son nom. On ne sait pas quand cela s’est passé. Ce qu’on sait, c’est qu’il transportait 850 passagers qu’il a plongés dans des eaux glaciales, au cœur de la nuit. Puis la lumière revient. Il est 14h. Nous sommes en 2005. Commence un autre récit. Lawrence vient d’embarquer pour une nouvelle croisière (une ultime croisière ?). Il enchaîne un contrat de plus en tant que pianiste-animateur-faiseur de bruit de fond, ou autrement dit « un pianeur ». Il tourne le dos à Venise, où il s’est posé quelques jours. Mais il est contrarié, angoissé et son embarquement ressemble à une fuite. Rosa vient de lui apprendre qu’elle est enceinte : une vie à 3 s’annonce ; une vie qui le rattache à autrui, à un lieu, une vie qui germe et dont il ne veut pas, ou plutôt dont il ne veut plus. Il va s’en expliquer dans un journal de bord. Dans la solitude de sa cabine, il pose sur le papier ses angoisses, réminiscences de vies passées. Vient alors un troisième récit dans lequel il jouera sa partition la plus personnelle.

De blessures d’enfance en amours intenses, de secrets de famille en rêves disparus, Lawrence, Laurits ou Lorenzo n’en finit pas de se perdre, épuisé par le flux et reflux d’événements qu’il n’a pas pu maîtriser, contraint au renouveau pour ne pas sombrer :

« Combien de fois peut-on recommencer de zéro ? Combien de chances a-t-on dans sa vie ? Et combien de fois supporte-t-on ça ? Combien de fois puis-je muer avant qu’il ne reste plus rien de moi ? »

La musique heureusement est sa constante. Elle varie elle aussi mais sa puissance demeure intacte. Alors que Schubert, Chopin et Haydn l’accompagnaient quand il préparait son entrée au Conservatoire de Stockholm, il se réfugie à présent dans Metamorphosis de Philip Glass. La musique, la seule véritable compagne qu’il souhaite à ses côtés. Elle est source vitale et combat douloureux. Elle lui a fait éprouver la tyrannie d’un père hostile à toute ambition artistique. La famille Simonsen a toujours été une famille respectable de la bourgeoisie stockholmoise et son patriarche, Magnus, illustre professeur en ophtalmologie, ne supportait pas que son fils prenne le risque de compromettre sa réputation et sa dignité. Et ce n’est pas sa mère, Amy, épouse soumise évaporée dans l’alcool, qui a pu l’aider. Il y a eu heureusement sa professeure de piano, Melle Andersson, et plus tard la rencontre lumineuse et inattendue avec la sensuelle et indépendante Silja.

Les mots courent sur le papier, les notes surgissent de souvenirs enfouis mais elles résonnent aussi un peu creuses au cours de la croisière lorsqu’on lui demande de faire son travail et de jouer pour la énième fois « Besame Mucho » ou « As time goes by » (« Play it again, Sam », lui dit avec un large sourire un « vieux mâle en rut plein aux as » lui fourrant un billet dans la poche).

Combien de temps encore Lawrence se satisfera-t-il de la monotonie des croisières, de l’espace clos d’un bateau ? Combien de temps se réfugiera-t-il dans la solitude pour échapper au passé ? Répondra-t-il à l’appel de Rosa et regagnera-t-il les côtes ?

« La solitude, est-ce un sentiment de vide ou de plénitude ? Ca prend beaucoup de place, en tout cas, ça chasse presque tout le reste. Ca rassasie et, en même temps, ça donne faim ».

Un livre qui m’a beaucoup touchée. L’écriture, sobre, classique, se met entièrement au service de son personnage. Elle permet de ressentir une grande et belle empathie pour Lawrence. Ce roman, très bien construit, nous plonge adroitement, subtilement, au cœur de l’intime et nous conduit de plus vers une fin inattendue, réellement bouleversante, que je ne vous dévoilerai pas bien sûr   🙂

Un grand merci à Antigone qui m’a mis ce livre entre les mains ! Il faisait partie en effet d’une boîte littéraire que j’ai remportée à l’occasion du concours qu’Antigone organisait pour les 10 ans ( ! ) de son blog. J’avais reçu de belles surprises dans ma boîte aux lettres.

Je vous invite à lire le beau billet qu’Antigone avait rédigé et qui m’avait donné l’irrésistible envie de découvrir Ni terre ni mer.

 

 

 

Publié en mars 2016 par les éditions Slatkine & Cie.
Traduit de l’allemand par Isabelle Liber.

Une île : Fanny Michaëlis

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L’album Une île nous raconte le combat intemporel entre l’homme et la mer. Un pêcheur et sa femme vivent sur une presqu’île « dans [une] baie isolée du reste du monde ». Derniers habitants d’un village qui se meurt faute de naissances, ils affrontent au quotidien une mer rageuse qui n’a de cesse de balayer et de tourmenter de ses flots ce pauvre petit bout de terre. Elle en serait d’ailleurs facilement et rapidement venue à bout si elle n’avait accepté un jour un pacte proposé par les villageois : « Tant qu’un des leurs foulerait de ses pieds le sable de ses côtes, elle ne pourrait engloutir la péninsule. En échange de quoi, ils se contenteraient de pêcher à marée basse et épargneraient la faune de ses grands fonds ». Mais la mer finit par se lasser, s’impatiente dangereusement, ses vagues se gorgent de fureur, grossissent de plus en plus. Et un jour, miracle ! La femme du pêcheur tombe enceinte. Il y aura donc encore âme qui vive pour tenir tête à la mer. Mais la petite fille qui naît est minuscule, telle une Poucette, « pas plus grande qu’un noyau de cerise », et la mère, brûlante de fièvre, mourra en couches ; le combat est-il perdu d’avance ? Rien n’est moins sûr. Il semblerait que notre héroïne lilliputienne en sorte victorieuse…

Ce beau récit, qui prend sa source aux contes et aux mythologies, Fanny Michaëlis l’accompagne d’illustrations en bulles d’écume, virevoltantes, éclatantes de légèreté, de délicatesse, d’étrangeté, d’onirisme et grouillantes de vie.

Le format à l’italienne sied à merveille à ces dessins qui regorgent de détails. L’aspect pictural est très fort. On pense à la finesse des miniatures persanes. Il y a un soin tout particulier apporté aux motifs des tissus, à la trame des filets de pêche, au tissage des nasses, aux écailles des poissons, aux carapaces des crevettes, aux coquillages…On goûte aussi à la délicatesse des estampes japonaises avec des scènes de pêche et une faune marine rappelant l’art d’Hokusai et d’Hiroshige.

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Et la douceur de la femme du pêcheur devenue mère, sa toute petite fille endormie dans ses fabuleux cheveux roux, est le reflet lumineux et tout en courbes de la partie centrale du tableau Les 3 âges de la femme de Klimt.

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La chevelure de la mère est fantastique, de même que la barbe du père, rousse également, dans laquelle se réfugie l’enfant ; l’enfant qui ne se sépare jamais de l’étrange poche de fourrure dans laquelle elle est née :

 

« Elle traînait partout derrière elle ce pelage qui conservait l’odeur de sa mère. Dévalant la montagne, soulevée comme une plume par le vent et les embruns, parcourant la forêt, les plages et le sommet des arbres. Poussière, racines, graines, insectes et coquillages s’emmêlaient dans les poils qui avaient poussé avec le temps. »

 

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Cheveux et poils se tissent, s’entrelacent, semblent pousser indéfiniment, se mêlent aux algues et aux courants, se font le curieux fil conducteur de cette histoire : enveloppant la petite fille et la protégeant de la mer en furie qui engloutit tout sur son passage, ils la mèneront jusqu’à une île féerique, luxuriante, bien loin de la presqu’île « sèche et désolée. »

 

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Il y a une puissance onirique qui renvoie à la maternité, et à la paternité. La naissance est célébrée avec faste. Les illustrations délicates et éclatantes de Fanny Michaëlis (les couleurs sont très belles) débordent d’imaginaire et invitent tous les possibles. Tout est mouvant, se transforme, croît, est fluide, liquide…

Un ravissement pour les yeux du lecteur, qu’il soit petit ou grand. Mon petit garçon a ainsi été captivé par les poissons : il s’est régalé avec les narvals, les anguilles, les bars, les poissons multicolores…Laissez -vous emporter vous aussi par les flots de cet univers singulier, atypique, chatoyant et envoûtant.

 

Si vous voulez poursuivre le voyage, plongez- vous dans le précédent album jeunesse de Fanny Michaëlis, toujours aux éditions Thierry Magnier, Dans mon ventre.

 

Et, dans une très belle tonalité noir et blanc, cette fois-ci exclusivement réservées aux adultes, découvrez ses BD publiées aux éditions Cornélius : Avant mon père aussi était un enfant, Géante et Le lait noir.

 

Bien sûr, vous ne manquerez pas de visiter le site de Fanny Michaëlis.

 

Publié aux éditions Thierry Magnier en septembre 2015.