Tryggve Kottar : Benjamin Haegel et Marie Boralevi

 

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Tryggve Kottar vit en ermite « à la lisière d’une forêt, là-haut dans le grand froid », quelque part en Scandinavie. Il est arrivé un jour au volant de sa « Blue Star » 1978 dans ce coin isolé, à l’écart du hameau de Flötbäcksles gens scrutent « l’avenir avec indifférence » et cultivent « une douce résignation noyée dans l’aquavit de pommes, de prunes et d’airelles ». D’où vient-il, pourquoi est-il ici, on ne le sait pas. Ce que l’on sait en revanche c’est que la rencontre qu’il va faire avec un élan, à la saison des amours, va profondément perturber le cours de sa vie qu’il souhaitait rassurante, paisible, immobile, entièrement vouée à la contemplation de la nature et au travail du potager. Ce premier roman de Benjamin Haegel, illustré par l’artiste-graveuse Marie Boralevi, est une fable étrange et envoûtante qui mêle et fait s’affronter l’humain et l’animal. La fascination, la peur et le trouble érotique se bousculeront dans l’esprit de Tryggve Kottar. La Nature deviendra-t-elle trop grande, trop sauvage pour lui ?

La vie que menait Tryggve Kottar jusqu’à présent était bien calme et ne sortait pas du cadre qu’il avait soigneusement délimité : cultiver ses légumes, fendre du bois, observer la nature, les animaux, les insectes, se chauffer au soleil, se « couler » dans son fauteuil « capitonné aux oreilles Wings », se faire une infusion et monter se coucher dès les premiers bâillements le bougeoir à la main et un bonnet de nuit sur la tête. Toute une série de rituels qu’il a mis en place afin que les jours se succèdent paisiblement, sans se violenter, sans s’inquiéter, juste en prenant soin de se nourrir, se chauffer, stopper au besoin les pensées vagabondes, aventureuses, tout en restant attentif à la forêt, au ciel, aux cours d’eau…

« En voilà une vie calme. Je me sentais tiré d’affaire, sauf. Mes jours coulaient, heureux. Je florissais. Je me mouvais aisément en ces lieux. Une vie sans espoir, mais, en contrepartie, sans désespoir non plus. Ni haut ni bas. Un bonheur stable et rigoureux, envié de tous. Tandis que le monde se tue à la tâche, je reste là, béat et satisfait. La Terre peut s’inonder, Tryggve Kottar, sur sa colline, demeurera. Je souris à cette idée et avale ma dernière pomme de terre. Je suis si paisible ! »

Un retour à la nature pour se protéger et faire de son foyer « un havre ». Ne fréquenter les hommes que par absolue nécessité : Tryggve Kottar ne descend au hameau que lorsqu’il échange ses légumes contre le pain d’Anton le boulanger ; il n’aime guère ces moments-là…

Il y a dans l’univers de Tryggve Kottar une certaine félicité mais aussi une menace, sourde. Son quotidien est certes rempli de joies simples, de besoins vite satisfaits, de cadeaux que lui prodigue la nature mais la sérénité n’est pas constante. Ainsi, l’automne, lorsqu’il arrive, lui provoque toujours un « léger pincement au cœur, dont la signification restait une énigme » ; et l’hiver le confronte à l’ennui, quelquefois douloureux. De plus, il préfère les nuits aux jours, se sentant davantage à l’abri lorsqu’il rêve :

« Plus que mes jours, j’aimais mes nuits. Tous mes sens étaient présents, quelquefois même plus affûtés. L’agaçante notion du temps se dissipait et ne revenait, douloureuse, qu’au réveil. Je visitais d’étranges contrées, survolais de hautes montagnes, rencontrais toutes sortes d’animaux et au matin j’interprétais ces images et leurs mystères d’une façon arrangeante ; inutile de se tourmenter. Je me couchais de plus en plus tôt, au premier signe de fatigue, et je siestais jusqu’à trois fois par jour. Tout était prétexte à dormir et à rêver et pour cela mon fauteuil était remarquable ; entre ses bras je m’endormais d’un battement de cils ».

Ses angoisses diffuses trouveront leur support lorsqu’il sera confronté à un élan, majestueux et massif, en plein rut, dont les brâmes et les accouplements violents perturberont ses nuits chéries. Il se réveillera chaque matin fourbu, désorienté et redoutera à chaque instant de tomber nez à nez avec cet animal « libidineux », « imperturbable », au membre génital impressionnant, presque fantastique.

La rencontre entre l’homme et l’animal vire au duel et Tryggve Kottar ne se sent pas de taille :

« J’avais l’étrange impression qu’il me lançait un défi, que je ne savais comment relever. Je ne pouvais pas rivaliser avec un élan. Je ne rivalisais déjà pas avec un homme. Mon dos était fragile, mes bras maigres, mon visage fantastique. De plus, j’étais acariâtre, misanthrope et sans ambition. J’étais accompli dans ma veulerie, on ne pouvait faire mieux ».

Le récit alors s’emballe, dans une sorte de transe, de même que croissent la peur et le désir mêlés de Tryggve Kottar. La nature, dans ce qu’elle a de plus sauvage, de plus vivant, enfièvre son corps et son esprit. Jusqu’où ira Tryggve Kottar ? Quelle part sera victorieuse : l’animalité ou l’humanité ? L’homme sera-t-il terrassé par l’élan ?

L’écriture de Benjamin Haegel m’a véritablement happée. Touchant à la fois les sens et l’analyse, l’introspection, elle questionne singulièrement la raison, le désir, la violence. Son style élégant, volontiers recherché, s’ensauvage aussi de notes crues et nous trouble vraiment.

Les illustrations de Marie Boralevi complètent à merveille cette fable étrange. Ses personnages mi-hommes, mi-bêtes, tout de plumes, poils, bois, guerrières et guerriers effrayants, menaçants ou blessés, semblent sortir des rêves de Tryggve Kottar et nous entraînent dans une danse vaudou, chamaniste.

 

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J’ai eu la chance de voir ses dessins exposés lors du Festival du Premier Roman de Laval en Mayenne, au sein du Musée d’Art Naïf et des Arts Singuliers où avait lieu une rencontre avec l’éditeur du Chemin de Fer, François Grosso, accompagné de deux auteurs de son catalogue, Benjamin Haegel et Michèle Lesbre. Ses « figures chimériques », pour reprendre l’intitulé de l’exposition, dans leur taille originale étaient réellement marquantes. Je vous invite à visiter son site pour mesurer la force de ses œuvres.

C’était donc le deuxième volet de mes découvertes des Editions du Chemin de Fer, après Inquiétude de Michèle Lesbre et Ugo Bienvenu. Je serai très heureuse de les poursuivre cet été avec Anne, du blog Des Mots et des Notes, qui m’a très gentiment invitée à participer à une semaine thématique consacrée à l’éditeur. A bientôt donc, et d’ici-là, n’hésitez pas à vous plonger dans le catalogue de cette savoureuse et nécessaire maison d’édition.

 

Publié par Les Editions du Chemin de Fer en mars 2015.
Coll. « Voiture 547 »

Cette ville te tuera : Yoshihiro Tatsumi

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Japon, années de l’après-guerre. Le pays veut renaître de ses cendres. Résolument orienté vers l’avenir, la modernité, il laisse enfouis sous les décombres les traumatismes. La reconstruction est à l’ordre du jour et cet élan vers le progrès conduira à ce qu’on a appelé le « miracle économique japonais » (1965-1970). Mais alors que le pays prospère, nombreux sont les laissés-pour-compte. Ce sont ces exclus, entassés dans les villes qui ne cessent de croître, les mégapoles, que va dessiner Yoshihiro Tatsumi (1935-2015). Inventeur du gekiga (manga pour adultes) à la fin des années 50, alors qu’il avait une vingtaine d’années, il décrit une réalité sombre et désespérée. Sa colère contre une société qui se rengorge d’aller de l’avant, vers la prospérité et le confort, mais laisse sur le carreau beaucoup de ses membres, va révolutionner le manga jusque-là réservé à la jeunesse.

Les éditions Cornélius, qui ont réuni en un premier volume ses récits publiés à l’époque dans des magazines de 1968 à 1979, nous font pénétrer dans son univers d’un noir absolu, où l’empathie et l’amour du prochain sont cruellement inexistants.

Yoshihiro Tatsumi ne veut plus de ces valeurs de combativité et d’héroïsme que véhiculent les mangas, valeurs fortement encouragées au nom de l’intérêt national. Il veut s’affranchir de l’influence d’Osamu Tezuka, le grand modèle des mangaka, créateur d’Astro le petit robot et du Roi Léo, dont la technique narrative et rythmique n’est pas sans rappeler celle des studios Disney et des comics strips fréquemment publiés dans la presse japonaise (rappelons que le Japon a subi l’Occupation américaine de 1945 jusqu’en 1952). Stéphane Beaujeau, auteur de la préface éclairante de cette anthologie Tatsumi, souligne la portée decette nouvelle forme d’écriture, cette nouvelle vision du monde, qu’est le gekiga :

 

« (…) une nouvelle grammaire qui contraint l’œil à s’arrêter. Un langage qui vise à obliger, par la force du dessin, à scruter un décor détaillé, des visages émaciés et des regards fuyants par l’accumulation de gros plans et d’images fixes. En cela, le gekiga s’oppose clairement au dogme dominant d’un manga pour enfants qui travaille exclusivement à produire de la narration fluide et de la vitesse, sous l’influence du cinéma d’animation de Walt Disney ».

 

Et effectivement, l’on voit des personnages en gros plan, dont les yeux laissent transparaître l’incompréhension, le désarroi, la colère. L’on voit aussi des silhouettes accablées. Des décors urbains, souterrains et nocturnes, avec des détails réalistes qui laissent suinter la crasse, la violence et la pauvreté.

Le regard de Yoshihiro Tatsumi balaie sans pitié et avec crudité le quotidien de ces femmes et hommes victimes du « miracle économique ». Les femmes souvent se prostituent et les métiers qu’exercent les hommes rivalisent de pénibilité : employé à la morgue, au traitement des déchets, déboucheur d’égouts, laveur de vitres, ouvrier dans une usine de découpe, projectionniste de films X, pousseur dans le métro ( ! )…

 

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Des personnages de l’ombre, harassés de fatigue et d’ennui, de soi et des autres. L’incommunicabilité et le dégoût emmurent ces individus obligés de vivre les uns à côté (sur) les autres. L’amour est illusoire et se solde souvent avec l’échec et la violence : les femmes sont acariâtres, vénales, ou soumises, les hommes taciturnes, frustrés, agressifs, ou craintifs. Yoshihiro Tatsumi met au cœur de ses récits les relations toujours ratées entre les femmes et les hommes : aucune douceur, aucune complicité mais une sexualité triste, compulsive, pour se sentir un peu moins seul(e) dans ces villes déshumanisées.

 

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On est bien loin du manga institutionnalisé, des « images dérisoires » ou « divertissantes », d’après la traduction littérale. Le gekiga, lui, signifie « images dramatiques ou théâtrales » et renvoie ses lecteurs, dans un espace clos, à leurs craintes et frustrations. Il y aurait même un effet cathartique tant les situations sont extrêmes, d’une noirceur absolue. Je préfère prévenir les lecteurs sensibles, dont je fais partie, du sordide de certaines histoires. Mais je vous encourage à découvrir l’œuvre de Yoshihiro Tatsumi. Sa puissance est remarquable et constitue un formidable témoignage de ce que pouvait ressentir un jeune Japonais, encore traumatisé par les horreurs de la guerre et révolté qu’on lui en fasse subir d’autres, celles du capitalisme et de l’urbanisation galopante qui, en bétonnant les espaces, emprisonne les corps et les esprits, les grignote, les use, les isole et finit par les tuer.

Une œuvre coup de poing qui laisse sonné Yoshihiro Tatsumi lui-même quand il se penche, des années plus tard, sur ses dessins de jeunesse. C’est la rage qui le portait, l’habitait en permanence, sans rien épargner au lecteur ; une nécessité de dessiner à tout prix, sans rien attendre en retour :

 

« C’est une époque où je me libérais de mes frustrations car je le pouvais par l’écriture, sans faire d’effort. Mais je n’ai jamais dessiné pour les lecteurs. Je voulais me libérer, exprimer sans relâche ma colère. Et aujourd’hui, revoir ces mangas du passé me laisse perplexe ».

 

Vous voilà prévenu(e)s !

Les éditions Cornélius ont également publié son autobiographie Une vie dans les marges et L’Enfer, autre recueil de récits.

 

Publié en mai 2015 aux éditions Cornélius dans la collection « Pierre ».
Traduit du japonais par Fusako Saito et Lorane Marois.

Inquiétude : Michèle Lesbre et Ugo Bienvenu

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Un homme, dans une ville, qui vit seul. Il est en proie à l’inquiétude, elle l’habite depuis l’enfance, depuis un épisode particulier, et ne l’a jamais quitté. L’inquiétude, c’est « un mot qui est presque son double ». C’est sa compagne, elle le constitue. Michèle Lesbre, dans ce court récit ( une cinquantaine de pages) noir et tendu, va nous relater la nuit terrible que va passer cet homme, douloureusement seul. Sa voisine du dessus, dont la présence le rassure et l’obsède, ne rentre pas un soir. L’angoisse alors le tenaille, l’envahit, le submerge. Il l’attend…Il ne le supportera pas.

Quand il était enfant, son père a disparu, sans explications. Ce fut un choc. Il est resté seul avec sa mère qui travaillait dans un restaurant à l’autre bout de la ville et rentrait chez eux fort tard. Que de fois il l’a attendue, s’endormant sur le pas de la porte. Elle ne rentrait qu’à la nuit tombée et l’enfant ne pouvait rien faire d’autre que l’attendre pendant des heures :

 « Il avait l’impression que s’il pensait à autre chose, elle ne rentrerait pas. Il en était même persuadé. Quelque chose de grave l’en empêcherait, quelque chose dont il serait un peu coupable. »

L’enfant est devenu homme et il est resté inquiet, la nuit ne desserrant pas son étreinte :

« Maintenant encore il est ce petit fantôme orphelin qui a peur de la nuit, qui ne sera jamais tranquille, un vieil enfant inquiet. »

Il s’est muré dans la solitude, ses jours n’étant pas plus apaisants que ses nuits. Il ne s’accorde qu’une vie terne, une vie qui passe, qui défile sans heurts et sans joies. L’écriture de Michèle Lesbre, simple et précise, est implacable et douce à la fois. Il est des individus qui ne guériront jamais de leur enfance, hantés par le mystère et la tristesse. Le malheur les a marqués, à vie. Heureusement, il existe aussi des îlots de lumière dans lesquels on peut se réfugier, des trouées dans la nuit, apportant un peu de réconfort : ce sont certains souvenirs de tendresse maternelle qui resurgissent, le sourire dont nous a gratifié une caissière dans un magasin, et l’arrivée un jour d’une voisine.

Une femme en effet est apparue, emménageant dans l’appartement au-dessus du sien. Il la surnomme Barbara car elle écoute souvent L’Aigle noir et Nantes. Il ne l’a jamais vue, elle est juste une silhouette qui traverse la cour de l’immeuble quand elle part travailler, mais il peut l’entendre, elle chante, elle est vivante. Les bruits qui viennent de chez elle le rassurent, il s’est mis à les guetter :

« Elle rentre parfois très tard. Il entend les bottes qu’elle quitte dès qu’elle a refermé sa porte et qu’elle doit lancer à travers la chambre. Il les entend tomber l’une après l’autre, sauf quelquefois où elle en pose une sans bruit, et c’est idiot, il déteste cette fracture, il préfère quand elle jette les deux, ça tombe plus juste. »

Mais un soir, elle ne rentre pas. Nouvelle disparition, nouvelle blessure :

« Ce silence opaque lui donne un étrange vertige auquel il n’aura sans doute pas la force de résister(…) »

Une nuit de trop passée à attendre, une nuit décisive.

Michèle Lesbre nous plonge dans une atmosphère trouble et menaçante, nous fait perdre pied. Les temps se mélangent : celui de l’enfance, celui de la vie d’adulte, celui suspendu et oppressant de la nuit, et celui du rêve. Elle accomplit une belle prouesse : en si peu de pages, elle réussit à construire une histoire qui va crescendo, haletante et riche. Poignante aussi car mettant en scène une âme esseulée, rongée par la tristesse et le rendez-vous manqué avec l’enfance.

Quant aux illustrations d’Ugo Bienvenu, qui a déjà accompagné un texte littéraire en adaptant Sukkwan Island de David Vann aux éditions Denoël Graphic, elles racontent elles aussi une histoire sombre. La nuit engloutit les personnages, masquant leur visage et ne laissant apparaître que des silhouettes vacillantes. Des illustrations pleine page avec le texte qui leur font face, alternant avec des illustrations en double page pour occulter un instant les mots, tout aussi fortes qu’eux.

 

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Une belle maison d’édition que Les éditions du Chemin de fer… « Basée dans la Nièvre, en lisière de forêt et du monde », elle est spécialisée dans la publication de textes courts, des nouvelles, toujours illustrés. Son catalogue est des plus enthousiasmants, alliant originalité, curiosités, intensité dans l’écriture, aventure et explorations littéraires et plastiques. Le rendez-vous qu’elle a pris avec Michèle Lesbre est des plus réussi et tombe sous le sens. L’auteure travaille la langue, il y a un enjeu, une nécessité, et elle a le goût des romans plutôt courts (voir son oeuvre aux éd. Sabine Wespieser). Michèle Lesbre disposait donc du cadre idéal pour démontrer toute la maîtrise de son art..

J’ai découvert les éditions du Chemin de fer lors du Festival du premier roman et des littératures contemporaines de Laval, en Mayenne. Une rencontre était organisée avec François Grossot, l’un des fondateurs de la maison d’édition, au Musée d’Art Naïf et d’Arts Singuliers, au dernier étage qui abritait l’exposition du « Cabinet des Merveilles », offrant ainsi un bel écrin à cette aventure éditoriale. L’ envie qui a porté François Grossot était double : rendre ses lettres de noblesse au genre de la nouvelle, un texte court pouvant se suffire à lui-même sans forcément être publié au sein d’un recueil ; et plonger le lecteur dans un univers graphique, afin de ne plus réserver le livre illustré essentiellement à l’album jeunesse ou à la bibliophilie. Ainsi se constitue petit à petit une bibliothèque idéale témoignant d’un réel amour de la littérature et de l’image. Qui plus est, les ouvrages édités sont de beaux objets, avec rabat et pages de papier glacé, que l’on prend plaisir à manipuler, et à offrir. La ligne éditoriale se divise en trois branches : découverte de textes inédits d’auteurs confirmés (comme c’est le cas ici avec Michèle Lesbre), (re)découverte de textes méconnus d’auteurs classiques, et émergence de tout nouveaux auteurs.

Je vous invite sincèrement à visiter le site de l’éditeur, certaine que vous y ferez de précieuses découvertes.

 

Publié aux éditions du Chemin de fer en novembre 2015.

Voir aussi le site de l’illustrateur Ugo Bienvenu.

 

 

Le seul et unique Ivan : Katherine Applegate

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Je suis très fière de chroniquer un livre qui m’a été conseillé par ma propre fille ! Eh oui, la lecture, on a ça dans le sang. Jeanne, 9 ans, fait partie d’un club de lecteurs créé par la dynamique médiathèque de notre ville. Les membres ont pris l’habitude de se réunir une fois par mois dans une drôle de boîte rouge pour débattre de leurs lectures. Leur mission est de la plus haute importance puisqu’ils devront décerner à la fin de l’année scolaire le prix littéraire « Bouquin’Heure ». Je vous en tiendrai informés, bien entendu !

Le seul et unique Ivan est un livre « émouvant » qui peut être par moments « choquant » (dixit Jeanne). Il traite en effet de la maltraitance que peuvent subir des animaux sauvages devenus captifs. Prisonniers dans des cages, ils doivent affronter la cruauté des hommes et la solitude. Ivan, un gorille, est l’un de ces malheureux. Il nous raconte lui-même ce qui lui est arrivé.

Voilà presque trente ans qu’il est derrière les barreaux d’une ménagerie d’un centre commercial, le Circorama. Il a été capturé bébé dans la jungle et acheté par le propriétaire de la ménagerie, Mack. Celui-ci en a fait une véritable « baby star », acclamée par un public tout attendri par ses pitreries et maladresses. Puis Ivan a grandi, sa stature s’est beaucoup développée et il est devenu :

« (…) le Gorille de l’autoroute. Le Grand Singe de la sortie 8. Le Seul et Unique Ivan. Le Redoutable Dos argenté.
Mais ça ne me correspond pas : je suis Ivan, simplement Ivan.

Les hommes gaspillent les mots. Ils les jettent comme des peaux de banane et les laissent pourrir, alors que chacun sait que la peau, c’est le meilleur. »

Ivan, victime de la cupidité des hommes. Ils ont fait de lui une créature sur laquelle ils projettent leurs fantasmes. Ils ont volé sa nature animale et l’ont travesti en l’un des leurs. Ils lui ont même installé dans sa cage une télévision qu’il regarde en sirotant un soda. Il aime regarder ainsi des westerns et des films sentimentaux en compagnie de son ami Bob, un chien errant. Il voit quelquefois aussi des dessins animés dont les couleurs vives lui rappellent vaguement celles de sa jungle natale.

Sa cage est voisine de celle de Stella, une éléphante qu’on applaudit car elle s’assoit sur des tabourets ronds en métal, encerclée par un Mack à vélo déguisé en clown, et chevauchée par Snickers, le chien de celui-ci. Stella est douce, bienveillante. Elle console bien des fois Ivan.

Et un jour, le public, cruel, se lasse, n’applaudit plus. Ivan et Stella ont vieilli et peinent à faire se déplacer les foules. La ménagerie alors décline. Faute d’argent, Mack néglige le bien-être de ses animaux : Stella est blessée et il ne la fait pas soigner ; Ivan s’enfonce de plus en plus dans l’ennui. Les hommes le lassent profondément :

 « Toute la journée, j’observe les hommes qui se pressent de magasin en magasin. Ils échangent leur papier vert, des billets secs comme des feuilles mortes et imprégnés d’odeurs de milliers de mains. Ils chassent avec frénésie, repèrent leur cible, se bousculent et râlent ».

Il y a heureusement George, le gardien du centre commercial, qui continue à leur prodiguer un peu de gentillesse en nettoyant les cages et en apportant à manger ; et surtout il y a sa fille Julia, une passionnée des animaux et du dessin (à laquelle Jeanne a dû s’identifier :-)). Elle fournit ainsi un jour à Ivan de quoi dessiner et celui-ci, en s’emparant des feutres et des crayons, retrouve enfin un peu de liberté. Liberté qui sera malheureusement de courte durée car Mack s’empare des talents d’artiste d’Ivan en vendant ses dessins.

La vente des dessins cependant ne suffit pas à redresser la barre, alors arrive un jour une nouvelle pensionnaire, Ruby, un bébé éléphant dont le regard va bouleverser Ivan :

 « Comme Stella, elle a des yeux noirs bordés de longs cils pareils à des lacs sans fond entourés d’herbes hautes ».

Ivan va éprouver le besoin irrésistible de la sauver de cette sinistre ménagerie et grâce à elle, ainsi qu’à l’aide précieuse de Julia, il va peu à peu retrouver sa splendeur animale et sa force. Il va devenir, véritablement, « le seul et unique Ivan ».

Comme Jeanne, j’ai trouvé ce récit très émouvant, d’autant plus qu’on apprend qu’Ivan, le gorille peintre du centre commercial, a bel et bien existé. J’ai éprouvé une réelle empathie avec ce gorille qui s’exprime à la première personne ! Le thème choisi est dur ; fort heureusement, Katherine Applegate n’abuse pas des images-choc et évite tout effet de sensiblerie. De belles valeurs sont véhiculées : le courage, l’entraide, la soif de liberté qui peut soulever des montagnes et l’amour bien sûr. La fin, que je ne vous révélerai pas, m’a réellement enchantée car oui, on a droit à un bel happy end, et ça c’est réconfortant ! Ce livre est un véritable baume qui permet d’apaiser les blessures que peuvent infliger ces satanés humains ! Je vous le promets, lorsque vous parviendrez aux dernières pages, vous afficherez un large sourire, tout attendris et émerveillés par ce qui est en train de se passer.

Un grand, grand merci à ma Janou avec qui je peux partager de bien belles émotions…

Edité par Seuil Jeunesse en janvier 2015.
Traduit de l’américain par Raphaële Eschenbrenner
Illustrations de Patricia Castelao

 

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Ma lectrice préférée !

 

Epépé : Ferenc Karinthy

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Après Un temps de saison de Marie Ndiaye, c’est au tour de Epépé de Ferenc Karinthy de nous plonger au cœur du bizarre. Ces deux romans ont ceci de commun qu’ils transportent leur personnage principal dans un monde qui devrait être familier mais qui s’avère inquiétant, menaçant, et tout à fait autre : les codes échappent complètement aux héros qui, ne maîtrisant plus rien, doivent décupler des forces inouïes pour créer du sens, s’adapter à leur nouvel environnement, s’en extirper et retrouver l’univers qu’ils ont quitté.

Epépé relate l’histoire de Budaï, un linguiste de renom qui, alors qu’il devait se rendre à Helsinki pour un congrès, se retrouve dans une ville inconnue dont ses habitants parlent une langue qu’il n’a jamais entendue. Il s’est endormi dans l’avion qui devait le mener au congrès et l’appareil a atterri dans une ville étrange, immense, surpeuplée, grouillante de vie et de mystères.

Epépé a été publié en 1970. Son auteur hongrois, Ferenc Karinthy (1921-1992), est relativement peu connu en France. Seules trois de ses œuvres ont été traduites en français, dont Epépé, qui a permis à l’auteur de se faire joliment remarquer. J’avais repéré ce titre quand je travaillais en librairie. Il était alors édité par Denoël, dans la collection « Denoël & d’ailleurs » (en 1999 et 2005). Puis, c’est Zulma qui l’a repris en 2013. Il faisait figure de livre étrange, inclassable, et ses aficionados, quand ils en parlaient, avaient de drôles de lueurs dans les yeux. Ce n’est qu’aujourd’hui que je le lis et je tiens à m’excuser auprès des personnes qui me l’avaient chaudement recommandé. C’est un livre que j’ai trouvé effectivement marquant, singulier, par moment hallucinant, et éprouvant ( ! ) Je ne cache pas que j’en ai trouvé la lecture quelquefois difficile car il n’y a aucun temps mort, aucune pause : le héros, se heurtant à un monde qu’il ne comprend absolument pas, cherche sans s’interrompre des clés (il faut dire que c’est une question de survie ! ) Il observe, il analyse, il creuse, sans faiblir, il cherche encore et encore et nous fait participer à sa quête du sens. Un livre donc qui se « mérite » mais quel plaisir de se laisser plonger dans l’inconnu, l’insaisissable !

L’inconnu, nous y sommes confrontés dès le début du livre lorsque Budaï se réveille dans l’avion qui vient de se poser. Il est emporté d’emblée par un mouvement qu’il ne contrôle pas. Les passagers descendent de l’appareil, il est entraîné par la foule, englouti dans l’agitation de l’aéroport, prend le bus que tout le monde prend pour se rendre au centre-ville et se retrouve dans un hôtel face à un réceptionniste qui le presse de se faire enregistrer. Mais quelle est la langue que celui-ci parle ? Budaï n’en sait fichtrement rien, il a beau chercher de l’aide autour de lui, personne ne le comprend et il ne comprend personne :

 (…) il a beau poser et répéter ses questions dans toutes les langues qu’il connaît, aller jusqu’à crier le mot « information », on lui répond chaque fois de cette même manière incompréhensible, sur cette intonation inarticulée, craquelante : ébébé ou pépépé, étyétyé ou quelque chose comme ça ; ses oreilles raffinées et habituées à capter les consonances les plus variées et à distinguer les nuances, n’entendent pourtant cette fois que des grognements et des croassements.

Il a le tournis. Et la foule emplit le hall de l’hôtel, déborde sur le trottoir. Pourquoi y-a-t-il autant de monde ? La foule est partout, les gens s’affairent, pressés, font peu cas de lui, le bousculent. Il est plongé au cœur d’une masse, incompréhensible :

 Le hall ne désemplit toujours pas, Budaï est bousculé, comprimé, il doit se frayer un chemin jusqu’au tourniquet de sortie (…) Dans la rue la cohue n’a pas diminué non plus, la multitude tangue, oscille dans tous les sens formant des courants et des tourbillons. Tout le monde est pressé, halète, joue des coudes dans la masse ; une petite vieille, un foulard sur la tête, pétarade à côté de lui en lui donnant un coup de pied dans la cheville et accessoirement quelques coups de coude dans les côtes. Sur la chaussée, les véhicules se suivent de près en essaims tout aussi denses, s’agglomèrent et redémarrent sans laisser nulle part une chance aux piétons de traverser, formant constamment des bouchons en un incessant fracas de moteurs et de klaxons(…)

Il parvient cependant à se faire remettre une clé de chambre par le guichetier de l’hôtel qui lui substitue au passage son passeport, le privant ainsi de son identité ! Un départ narratif donc sur les chapeaux de roues. Et le rythme ne faiblira pas jusqu’à la dernière page. Les situations problématiques s’accumulent, malmenant de plus en plus Budaï. L’écriture serrée, sans temps mort, ne nous laisse pas respirer. Il y a notamment peu de blancs typographiques : peu de découpages en chapitres et les paragraphes sont longs et touffus. Budaï et le lecteur seront ballottés de page en page, bousculés et happés par le bruit, l’agitation constante. Les seules pauses ménagées seront les moments de réflexion de Budaï quand il se retrouve seul dans sa chambre, au calme, et tente de déchiffrer, avec analyse et force concentration, cette langue si étrange. Enfin, « pauses » est un bien grand mot car Budaï, en bon étymologiste qu’il est, puise dans toutes ses facultés intellectuelles, éprouve toutes ses méthodes de déchiffrage, épuise toute la vivacité de son esprit et se heurte, encore et encore, au caractère indéchiffrable de cette langue et de son écriture.

Une bonne âme heureusement lui apportera un peu de réconfort. La liftière de l’hôtel en effet n’est pas insensible à son charme et partagera avec lui des moments de sensualité et d’apaisement. Dédé, Edédé, Tété ou Bébé (il ne saisit pas bien son prénom, les sonorités de cette fichue langue ne cessent de lui échapper) sera la seule personne avec laquelle il pourra communiquer. Cela sera par contre au-delà des mots, seules compteront l’intonation et la douceur des corps. Il la perdra malheureusement de vue, tous deux happés par l’agitation de la ville.

Budaï est cependant combatif, et n’aura de cesse, tout au long du roman, de chercher à quitter la ville, à la fuir, à défaut d’en comprendre ses habitants. Mais la ville est mouvante, tentaculaire, semble n’avoir pas de fin. Budaï n’arrive pas à atteindre la périphérie. Toujours des voitures, du monde, même dans des endroits tels que les cimetières, les églises, les abattoirs ( ! ) Un défilé permanent, harassant, hallucinant. Mais Budaï ne renonce pas :

 (…) il s’engage à rester dans la ville encore une année ou deux, voire même cinq ou dix, à condition d’avoir la certitude de pouvoir entrer chez lui ensuite. A condition d’avoir la possibilité de compter à rebours les jours, les semaines, les mois qui restent.

Ou alors, n’y aura-t-il pas de retour ? Est-ce ici sa dernière station, l’ultima Thulé des antiques où il devait échouer, quelle qu’ait été sa destination, Helsinki ou toute autre, et où tôt ou tard tous les hommes échouent ?

Epépé, ou le cauchemar éveillé d’un homme qui, en dépit de ce qu’il est, et de ce qu’il avait, se heurte à l’échec, l’incommunicabilité, peut-être même à l’insoluble. Le mauvais sort, l’arbitraire, ont bouleversé sa vie. Il est plongé constamment dans l’inconnu et la solitude. C’est terrible, profondément absurde. Cela m’a fait froid dans le dos.

Edité par Zulma en 2013, collection Poche.
Traduit du hongrois par Judith et Pierre Karinthy