Un monde flottant :Yôkai & Haïkus :Nicolas de Crécy

Quel beau voyage au Japon nous propose Nicolas de Crécy, auteur de BD et merveilleux illustrateur. Un voyage au pays des haïkus et des yôkai, vous savez ces drôles de créatures que vous avez sans doute vues dans les films d’Hayao Miyazaki et peut-être dans les mangas de Shigeru Mizuki. Figures fascinantes et versatiles du Japon rural, « monstres, divinités, esprits » infernaux, calamiteux, farceurs, cruels, effrayants, les yôkai aident ou tourmentent les hommes depuis des millénaires. « Emanations vivantes de la nature », les yôkai révèlent ce qui grouille et ce qui flotte dans le mystère du monde. Il en va de même pour les haïkus : évoquant les saisons, ces poèmes subtilement calligraphiés fixent un court instant le mouvement du Cosmos, l’évanescence, la sensation. S’appropriant ces concepts pas toujours évidents pour nous Occidentaux, Nicolas de Crécy nous immerge totalement dans son univers foisonnant et souvent facétieux. Nous le suivons, ravis, emportés, dans un voyage célébrant les beautés, les énigmes et les lignes de flottaison du monde. Un voyage qui établit de plus de belles passerelles poétiques et picturales entre le Japon immémorial et celui contemporain des villes vertigineuses, grouillantes, que sont Tokyo et Kyoto et dans lesquelles l’auteur en résidence, quelques années plus tôt, a déambulé.

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Quand j’ai pris connaissance de cet album, il m’a semblé indispensable de me le procurer. J’aime beaucoup l’univers de Nicolas de Crécy qui laisse libre cours à une imagination baroque, drôle, tendre et aussi cruelle. Connaissez-vous sa trilogie Le Bibendum Céleste dans laquelle un phoque unijambiste, plongé dans la jungle urbaine de New-York-sur-Loire, aidé d’un chien obèse, doit affronter le Diable en personne et la brutalité, souvent bestiale, des hommes ? C’est étrange, je vous l’accorde, mais profondément attachant, le dessin est fabuleux, fort, et les images de la ville sont saisissantes. J’étais donc curieuse de suivre de nouveaux personnages, de nouvelles créatures bizarroïdes et de plonger dans des vues urbaines, de mégalopole japonaise cette fois-ci. En 2008, Nicolas de Crécy a été en résidence à la Villa Kujoyama à Kyoto dont il a arpenté les rues et s’est également imprégné d’ambiances tokyoïtes.

Je suis fan transie de plus des yôkai, les ayant souvent croisés chez Miyazaki  (Mon voisin Totoro, Le Voyage de Chihiro, Princesse Mononoke) et aussi dans d’autres films tous aussi fabuleux les uns que les autres, d’une puissance imaginaire et émotive maximale (j’en ai versé des larmes, le cœur serré et émerveillée…oui, je suis sensible   🙂  ) : Un été avec Coo de Keiichi Hara , Lettre à Momo de Hiroyuki Okiura  (spéciale dédicace à Goran qui m’avait fait cadeau du DVD pour l’anniversaire de son blog) et l’hallucinant Pompoko dIsao Takahata. Il m’importe également de vous citer NonNonBâ , un manga dans lequel Shigeru Mizuki dessine ses souvenirs d’enfance habités par les récits d’une vieille dame, l’initiant au monde traditionnel et animiste des yôkai ; c’est irrésistible de douceur, de drôlerie et d’étrange…

Alors quand Nicolas de Crécy rencontre ces figures japonaises et y ajoute la poésie des haïkus, il y a une véritable osmose. Une belle réussite à mes yeux que j’ai grand plaisir à partager avec vous.

Sous la forme d’un leporello, rappelant l’emaki, ce rouleau japonais qui se déplie et raconte une histoire dessinée, Un monde flottant nous offre une succession d’illustrations représentant des yôkai sur double-pages, s’inspirant directement des Ukiyo-e, les estampes japonaises traditionnelles gravées sur bois. Des illustrations aux techniques variées, faisant s’alterner le fusain, l’aquarelle, la gouache, l’encre de Chine, le crayon, décuplant ainsi le plaisir des yeux.

   S’orchestre alors, dans le déroulé de ces doubles, voire de ces double double-pages (superbe immersion !) une fabuleuse exposition tournée toute entière vers la fantaisie, l’étonnement, le mystère, la magie de la nature. Appréciez ce panneau enneigé courant sur quatre pages mettant en scène un yôkai moine zen à tête de chien : beauté du contraste de l’orange sur le blanc et sensation de féerie, de flottement. Antoine de Crécy s’est inspiré d’un site montagneux qu’il a découvert en plein hiver, le Koyasan, recouvert de temples bouddhiques et dont la forêt protège des milliers de sépultures (cf. article de bfmtv : La BD de la semaine)

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Pas de fil narratif, une délicieuse liberté est accordée au lecteur qui peut se plonger à l’envi dans chaque dessin : l’image permet de se raconter ses propres histoires. Le seul texte présent est celui des haïkus que Nicolas de Crécy a lui-même composés. Textes volontiers énigmatiques, ils en appellent à la sensation, à l’émotion que peut ressentir celui, celle, qui les lit.

Et le plaisir est double puisque l’album propose un recto et un verso, deux entrées possibles pour déambuler à son gré.

Voici mes pages préférées :

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« Des gares, des trains
Autant de villages
C’est Tokyo »

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« Chaude nuit d’août
Rokurokubi rôde
Immense et fragile »

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« Un goût de sel
Aux lèvres des morts
Umizato »

Surtout celle-ci, inattendue, très drôle !

de_crecy_monde_flottant-9« Chaque été, l’angoisse
Pour les esprits des montagnes :
Rater les soldes »

 Avoir transposé les yôkai dans des décors urbains contemporains est à la fois malicieux et troublant : on goûte à une autre réalité, fantaisiste, volatile et riche. L’imaginaire ainsi que la nature triomphent du tumulte des villes, créent l’impression d’un temps suspendu et donnent à voir, à travers une brèche qui fend le quotidien, des tableaux singuliers et beaux. C’est toute une mythologie japonaise qui affirme sa présence, tout un peuple d’esprits, de créatures qui surplombent la ville et les hommes.

Alors si les yôkai ne vous effraient pas, si vous vous sentez l’âme voyageuse et curieuse de poésie, si le besoin d’imaginaire et d’étonnement est chez vous récurrent, pénétrez sans plus attendre dans ce merveilleux Monde flottant. Vous atteindrez là quelque chose de précieux. Rassembler les yôkai et les haïkus a été pour Nicolas de Crécy une porte d’entrée à « cet esprit si particulier de la culture japonaise », à « cet imaginaire sans limites allié à une poésie crue et douce qui en fait l’essence ».

Et pour explorer davantage :

Carnets de Kyoto (éd. Du Chêne) que Nicolas de Crécy a commencés à réaliser alors qu’il était en résidence à la Villa Kujoyama

La République du catch (éd. Casterman) : il s’agit d’une commande que lui a passée un éditeur japonais de manga. Il y eut publication en plusieurs épisodes dans un mensuel de Seinen, Ultra Jump

Le blog de Nicolas de Crécy 500 dessins : http://500dessins.blogspot.fr/

Les mangas de Shigeru Mizuki publiés aux éditions Cornélius : Kitaro le repoussant, NonNonBâ, Mon copain le kappa
Et Yôkai qui paraîtra le 16 février 2017

Un monde flottant : Yôkai & Haïkus, Editions Soleil, collection « Noctambule », novembre 2016

L’Ultime Humiliation de Rhéa Galanaki

L’Ultime Humiliation, c’est ce que ressentent les Grecs d’aujourd’hui face à une réalité socio-économique insupportable, face à cette crise de la dette publique qui défigura ce pays berceau de la démocratie, de la tragédie, du théâtre, des arts et des lettres. Un pays saccagé par la corruption, par les lois du marché, par les banques et par l’austérité imposée par « les trois vampires », « toujours à la recherche de sang frais », que sont le FMI, la Commission Européenne et la Banque Centrale. Rhéa Galanaki, auteure grecque peu connue en France malgré un premier roman inscrit en 1994 par l’UNESCO sur la liste des œuvres représentatives du patrimoine mondial, La Vie d’Ismaïl Férik Pacha, nous plonge au cœur de la crise grecque en nous faisant revivre la journée et la nuit du 12 février 2012 : alors que les députés votent de nouvelles mesures durcissant davantage le quotidien du peuple grec pour satisfaire la volonté des créanciers de l’Europe, les Athéniens descendent dans la rue, excédés. Les manifestations prévues débordent de colère et tournent vite à l’émeute. Des bâtiments historiques sont ravagés par les flammes et Athènes devient le théâtre d’une véritable tragédie mettant en scène le désespoir, la violence et les passions.

 

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Rhéa Galanaki nous fait croiser la route de plusieurs personnages emblématiques de la crise : Tirésia et Nymphe, deux retraitées à la folie douce s’étant échappées de leur foyer social pour participer au cortège des manifestants ; Oreste, l’anarchiste dont les sentiments ont du mal à s’accorder à l’idéal révolutionnaire ; Takis, le néo-nazi de l’Aube dorée ; Yasmine, la jeune femme immigrée qui vient d’Egypte ; et ceux qui n’ont plus de nom, qui vivent dans la rue et qu’on appelle les « néo sans-abri »…

Utilisant les ressorts de la tragédie, convoquant les fantômes du passé et les sombres heures de l’Histoire pour retourner aux racines de la crise, s’emparant de figures mythologiques et aussi homériques, ce roman foisonnant peint un tableau saisissant de la société grecque contemporaine et fait d’Athènes un décor inoubliable.

J’ai beaucoup aimé les péripéties des deux vieilles dames Tirésia et Nymphe, un peu foldingues, profondément attachantes et complètement désemparées par un monde qui les dépasse, alors qu’elles se l’étaient si fortement approprié dans leur jeunesse : l’une, professeure de lettres, forte femme ne dépendant d’aucun homme si ce n’est de son père archéologue qui lui a fait découvrir tous les trésors patrimoniaux d’Athènes ; et l’autre, peintre, ayant participé à l’insurrection étudiante de l’Ecole Polytechnique en 1973 qui contribua à mettre fin à la dictature des colonels. Ces deux femmes, réfugiées dans leur passé et leur folie, n’hésitent pourtant pas à se plonger dans le réel et la foule des manifestants quand elles apprennent qu’en plus de la sévère baisse du montant de leurs pensions de retraite leur foyer-appartement est menacé de fermeture, les obligeant ainsi à vivre dans un asile. Elles vont vivre lors de ce soulèvement populaire des moments épiques qui ne sont pas sans leur rappeler le théâtre tragique et même l’Odyssée puisque, complètement perdues dans les rues labyrinthiques d’Athènes, elles mettront plusieurs mois à regagner leurs pénates :

« (…) c’était, au sens propre, l’âme d’une ville qui expirait devant elles. Seul le chœur de cette tragédie contemporaine conservait quelques éléments de son origine antique. En effet, les deux femmes ne cessaient d’entendre le coryphée – un homme qui marchait en tête – hurler dans un mégaphone certaines formules écrites sur les banderoles, et le chœur des temps modernes les répéter en adoptant une voix rythmée et une démarche cadencée. Le chœur, c’était cette foule nombreuse et innombrable, c’étaient ces groupes constitués de centaines d’hommes et de femmes avançant de manière cérémonielle sur la scène des avenues pour protester contre les maux qui les frappaient ».

J’ai aimé également la belle place accordée aux mères dans ce roman, fortes dans les épreuves : Yasmine, la jeune Egyptienne qui protège son petit garçon des violences du parti d’extrême droite l’Aube dorée ; Catherine qui ne reconnaît plus son fils Takis venu grossir les rangs des néo-nazis ; Danaé, l’assistante sociale et mère célibataire qui risque de perdre son emploi ; Nymphe, l’ancienne combattante de l’Ecole Polytechnique qui ne comprend pas les idéaux destructeurs et anarchistes de son fils Oreste ; et la ville d’Athènes elle-même, devenue pour Tirésia, qui n’eut que son père dans sa jeunesse, une mère de substitution, belle et protectrice qui l’invitait à explorer ses rues, arpenter ses places et contempler ses façades, en compagnie de fantômes et d’autres âmes en peine…

J’ai été touchée par la douceur qui parvient à poindre au milieu du chaos : celle qui unit Tirésia et Nymphe, celle qui entoure l’amour naissant entre Danaé et Oreste (qui délaisse ses objectifs révolutionnaires au profit d’une « insurrection sentimentale » ! ) et celle qui se dégage d’un motif de l’iconographie byzantine que l’on appelle également L’Ultime Humiliation, ou Le Christ de pitié, présent au début et à la fin du roman, encadrant ainsi ce récit d’espoir et de consolation :

« On y voyait dépeinte l’humiliation de Dieu devenu homme et ayant subi la Passion, et la référence latente à l’espoir de la résurrection ».

 

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Christ de Pitié, attribué à Nicolaos Tzafouris entre 1480 et 1500
Crédit photo : Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris

Je tiens à remercier La Voie des Indés du réseau Libfly et Aurélie qui m’ont permis de me plonger dans ce livre, ainsi que les éditions Galaade qui me l’ont envoyé. Au début je fus intimidée par ce thème de la crise d’austérité et puis les pages m’ont emportée. J’ai réellement été séduite par l’écriture poétique et chaleureuse de Rhéa Galanaki qui nous transporte dans une Athènes envoûtante, traversée par des siècles de Culture et d’Histoire, aux côtés de personnages véritablement incarnés, sachant nous émouvoir avec leurs souffrances, leurs peurs et surtout leurs espoirs. Car si Athènes brûle, ce serait peut-être pour mieux renaître de ses cendres…

Et merci aussi à toi Goran ! C’est chez toi en effet que j’avais repéré l’existence de La Voie des Indés. Je vais poursuivre l’aventure…

 

Paru aux éditions Galaade en septembre 2016
Traduit du grec par Loïc Marcou

Cette ville te tuera : Yoshihiro Tatsumi

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Japon, années de l’après-guerre. Le pays veut renaître de ses cendres. Résolument orienté vers l’avenir, la modernité, il laisse enfouis sous les décombres les traumatismes. La reconstruction est à l’ordre du jour et cet élan vers le progrès conduira à ce qu’on a appelé le « miracle économique japonais » (1965-1970). Mais alors que le pays prospère, nombreux sont les laissés-pour-compte. Ce sont ces exclus, entassés dans les villes qui ne cessent de croître, les mégapoles, que va dessiner Yoshihiro Tatsumi (1935-2015). Inventeur du gekiga (manga pour adultes) à la fin des années 50, alors qu’il avait une vingtaine d’années, il décrit une réalité sombre et désespérée. Sa colère contre une société qui se rengorge d’aller de l’avant, vers la prospérité et le confort, mais laisse sur le carreau beaucoup de ses membres, va révolutionner le manga jusque-là réservé à la jeunesse.

Les éditions Cornélius, qui ont réuni en un premier volume ses récits publiés à l’époque dans des magazines de 1968 à 1979, nous font pénétrer dans son univers d’un noir absolu, où l’empathie et l’amour du prochain sont cruellement inexistants.

Yoshihiro Tatsumi ne veut plus de ces valeurs de combativité et d’héroïsme que véhiculent les mangas, valeurs fortement encouragées au nom de l’intérêt national. Il veut s’affranchir de l’influence d’Osamu Tezuka, le grand modèle des mangaka, créateur d’Astro le petit robot et du Roi Léo, dont la technique narrative et rythmique n’est pas sans rappeler celle des studios Disney et des comics strips fréquemment publiés dans la presse japonaise (rappelons que le Japon a subi l’Occupation américaine de 1945 jusqu’en 1952). Stéphane Beaujeau, auteur de la préface éclairante de cette anthologie Tatsumi, souligne la portée decette nouvelle forme d’écriture, cette nouvelle vision du monde, qu’est le gekiga :

 

« (…) une nouvelle grammaire qui contraint l’œil à s’arrêter. Un langage qui vise à obliger, par la force du dessin, à scruter un décor détaillé, des visages émaciés et des regards fuyants par l’accumulation de gros plans et d’images fixes. En cela, le gekiga s’oppose clairement au dogme dominant d’un manga pour enfants qui travaille exclusivement à produire de la narration fluide et de la vitesse, sous l’influence du cinéma d’animation de Walt Disney ».

 

Et effectivement, l’on voit des personnages en gros plan, dont les yeux laissent transparaître l’incompréhension, le désarroi, la colère. L’on voit aussi des silhouettes accablées. Des décors urbains, souterrains et nocturnes, avec des détails réalistes qui laissent suinter la crasse, la violence et la pauvreté.

Le regard de Yoshihiro Tatsumi balaie sans pitié et avec crudité le quotidien de ces femmes et hommes victimes du « miracle économique ». Les femmes souvent se prostituent et les métiers qu’exercent les hommes rivalisent de pénibilité : employé à la morgue, au traitement des déchets, déboucheur d’égouts, laveur de vitres, ouvrier dans une usine de découpe, projectionniste de films X, pousseur dans le métro ( ! )…

 

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Des personnages de l’ombre, harassés de fatigue et d’ennui, de soi et des autres. L’incommunicabilité et le dégoût emmurent ces individus obligés de vivre les uns à côté (sur) les autres. L’amour est illusoire et se solde souvent avec l’échec et la violence : les femmes sont acariâtres, vénales, ou soumises, les hommes taciturnes, frustrés, agressifs, ou craintifs. Yoshihiro Tatsumi met au cœur de ses récits les relations toujours ratées entre les femmes et les hommes : aucune douceur, aucune complicité mais une sexualité triste, compulsive, pour se sentir un peu moins seul(e) dans ces villes déshumanisées.

 

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On est bien loin du manga institutionnalisé, des « images dérisoires » ou « divertissantes », d’après la traduction littérale. Le gekiga, lui, signifie « images dramatiques ou théâtrales » et renvoie ses lecteurs, dans un espace clos, à leurs craintes et frustrations. Il y aurait même un effet cathartique tant les situations sont extrêmes, d’une noirceur absolue. Je préfère prévenir les lecteurs sensibles, dont je fais partie, du sordide de certaines histoires. Mais je vous encourage à découvrir l’œuvre de Yoshihiro Tatsumi. Sa puissance est remarquable et constitue un formidable témoignage de ce que pouvait ressentir un jeune Japonais, encore traumatisé par les horreurs de la guerre et révolté qu’on lui en fasse subir d’autres, celles du capitalisme et de l’urbanisation galopante qui, en bétonnant les espaces, emprisonne les corps et les esprits, les grignote, les use, les isole et finit par les tuer.

Une œuvre coup de poing qui laisse sonné Yoshihiro Tatsumi lui-même quand il se penche, des années plus tard, sur ses dessins de jeunesse. C’est la rage qui le portait, l’habitait en permanence, sans rien épargner au lecteur ; une nécessité de dessiner à tout prix, sans rien attendre en retour :

 

« C’est une époque où je me libérais de mes frustrations car je le pouvais par l’écriture, sans faire d’effort. Mais je n’ai jamais dessiné pour les lecteurs. Je voulais me libérer, exprimer sans relâche ma colère. Et aujourd’hui, revoir ces mangas du passé me laisse perplexe ».

 

Vous voilà prévenu(e)s !

Les éditions Cornélius ont également publié son autobiographie Une vie dans les marges et L’Enfer, autre recueil de récits.

 

Publié en mai 2015 aux éditions Cornélius dans la collection « Pierre ».
Traduit du japonais par Fusako Saito et Lorane Marois.

Inquiétude : Michèle Lesbre et Ugo Bienvenu

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Un homme, dans une ville, qui vit seul. Il est en proie à l’inquiétude, elle l’habite depuis l’enfance, depuis un épisode particulier, et ne l’a jamais quitté. L’inquiétude, c’est « un mot qui est presque son double ». C’est sa compagne, elle le constitue. Michèle Lesbre, dans ce court récit ( une cinquantaine de pages) noir et tendu, va nous relater la nuit terrible que va passer cet homme, douloureusement seul. Sa voisine du dessus, dont la présence le rassure et l’obsède, ne rentre pas un soir. L’angoisse alors le tenaille, l’envahit, le submerge. Il l’attend…Il ne le supportera pas.

Quand il était enfant, son père a disparu, sans explications. Ce fut un choc. Il est resté seul avec sa mère qui travaillait dans un restaurant à l’autre bout de la ville et rentrait chez eux fort tard. Que de fois il l’a attendue, s’endormant sur le pas de la porte. Elle ne rentrait qu’à la nuit tombée et l’enfant ne pouvait rien faire d’autre que l’attendre pendant des heures :

 « Il avait l’impression que s’il pensait à autre chose, elle ne rentrerait pas. Il en était même persuadé. Quelque chose de grave l’en empêcherait, quelque chose dont il serait un peu coupable. »

L’enfant est devenu homme et il est resté inquiet, la nuit ne desserrant pas son étreinte :

« Maintenant encore il est ce petit fantôme orphelin qui a peur de la nuit, qui ne sera jamais tranquille, un vieil enfant inquiet. »

Il s’est muré dans la solitude, ses jours n’étant pas plus apaisants que ses nuits. Il ne s’accorde qu’une vie terne, une vie qui passe, qui défile sans heurts et sans joies. L’écriture de Michèle Lesbre, simple et précise, est implacable et douce à la fois. Il est des individus qui ne guériront jamais de leur enfance, hantés par le mystère et la tristesse. Le malheur les a marqués, à vie. Heureusement, il existe aussi des îlots de lumière dans lesquels on peut se réfugier, des trouées dans la nuit, apportant un peu de réconfort : ce sont certains souvenirs de tendresse maternelle qui resurgissent, le sourire dont nous a gratifié une caissière dans un magasin, et l’arrivée un jour d’une voisine.

Une femme en effet est apparue, emménageant dans l’appartement au-dessus du sien. Il la surnomme Barbara car elle écoute souvent L’Aigle noir et Nantes. Il ne l’a jamais vue, elle est juste une silhouette qui traverse la cour de l’immeuble quand elle part travailler, mais il peut l’entendre, elle chante, elle est vivante. Les bruits qui viennent de chez elle le rassurent, il s’est mis à les guetter :

« Elle rentre parfois très tard. Il entend les bottes qu’elle quitte dès qu’elle a refermé sa porte et qu’elle doit lancer à travers la chambre. Il les entend tomber l’une après l’autre, sauf quelquefois où elle en pose une sans bruit, et c’est idiot, il déteste cette fracture, il préfère quand elle jette les deux, ça tombe plus juste. »

Mais un soir, elle ne rentre pas. Nouvelle disparition, nouvelle blessure :

« Ce silence opaque lui donne un étrange vertige auquel il n’aura sans doute pas la force de résister(…) »

Une nuit de trop passée à attendre, une nuit décisive.

Michèle Lesbre nous plonge dans une atmosphère trouble et menaçante, nous fait perdre pied. Les temps se mélangent : celui de l’enfance, celui de la vie d’adulte, celui suspendu et oppressant de la nuit, et celui du rêve. Elle accomplit une belle prouesse : en si peu de pages, elle réussit à construire une histoire qui va crescendo, haletante et riche. Poignante aussi car mettant en scène une âme esseulée, rongée par la tristesse et le rendez-vous manqué avec l’enfance.

Quant aux illustrations d’Ugo Bienvenu, qui a déjà accompagné un texte littéraire en adaptant Sukkwan Island de David Vann aux éditions Denoël Graphic, elles racontent elles aussi une histoire sombre. La nuit engloutit les personnages, masquant leur visage et ne laissant apparaître que des silhouettes vacillantes. Des illustrations pleine page avec le texte qui leur font face, alternant avec des illustrations en double page pour occulter un instant les mots, tout aussi fortes qu’eux.

 

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Une belle maison d’édition que Les éditions du Chemin de fer… « Basée dans la Nièvre, en lisière de forêt et du monde », elle est spécialisée dans la publication de textes courts, des nouvelles, toujours illustrés. Son catalogue est des plus enthousiasmants, alliant originalité, curiosités, intensité dans l’écriture, aventure et explorations littéraires et plastiques. Le rendez-vous qu’elle a pris avec Michèle Lesbre est des plus réussi et tombe sous le sens. L’auteure travaille la langue, il y a un enjeu, une nécessité, et elle a le goût des romans plutôt courts (voir son oeuvre aux éd. Sabine Wespieser). Michèle Lesbre disposait donc du cadre idéal pour démontrer toute la maîtrise de son art..

J’ai découvert les éditions du Chemin de fer lors du Festival du premier roman et des littératures contemporaines de Laval, en Mayenne. Une rencontre était organisée avec François Grossot, l’un des fondateurs de la maison d’édition, au Musée d’Art Naïf et d’Arts Singuliers, au dernier étage qui abritait l’exposition du « Cabinet des Merveilles », offrant ainsi un bel écrin à cette aventure éditoriale. L’ envie qui a porté François Grossot était double : rendre ses lettres de noblesse au genre de la nouvelle, un texte court pouvant se suffire à lui-même sans forcément être publié au sein d’un recueil ; et plonger le lecteur dans un univers graphique, afin de ne plus réserver le livre illustré essentiellement à l’album jeunesse ou à la bibliophilie. Ainsi se constitue petit à petit une bibliothèque idéale témoignant d’un réel amour de la littérature et de l’image. Qui plus est, les ouvrages édités sont de beaux objets, avec rabat et pages de papier glacé, que l’on prend plaisir à manipuler, et à offrir. La ligne éditoriale se divise en trois branches : découverte de textes inédits d’auteurs confirmés (comme c’est le cas ici avec Michèle Lesbre), (re)découverte de textes méconnus d’auteurs classiques, et émergence de tout nouveaux auteurs.

Je vous invite sincèrement à visiter le site de l’éditeur, certaine que vous y ferez de précieuses découvertes.

 

Publié aux éditions du Chemin de fer en novembre 2015.

Voir aussi le site de l’illustrateur Ugo Bienvenu.

 

 

Epépé : Ferenc Karinthy

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Deuxième rendez-vous de notre rubrique « Strange Friday ». Après Un temps de saison de Marie Ndiaye, c’est au tour de Epépé de Ferenc Karinthy de nous plonger au cœur du bizarre. Ces deux romans ont ceci de commun qu’ils transportent leur personnage principal dans un monde qui devrait être familier mais qui s’avère inquiétant, menaçant, et tout à fait autre : les codes échappent complètement aux héros qui, ne maîtrisant plus rien, doivent décupler des forces inouïes pour créer du sens, s’adapter à leur nouvel environnement, s’en extirper et retrouver l’univers qu’ils ont quitté.

Epépé relate l’histoire de Budaï, un linguiste de renom qui, alors qu’il devait se rendre à Helsinki pour un congrès, se retrouve dans une ville inconnue dont ses habitants parlent une langue qu’il n’a jamais entendue. Il s’est endormi dans l’avion qui devait le mener au congrès et l’appareil a atterri dans une ville étrange, immense, surpeuplée, grouillante de vie et de mystères.

Epépé a été publié en 1970. Son auteur hongrois, Ferenc Karinthy (1921-1992), est relativement peu connu en France. Seules trois de ses œuvres ont été traduites en français, dont Epépé, qui a permis à l’auteur de se faire joliment remarquer. J’avais repéré ce titre quand je travaillais en librairie. Il était alors édité par Denoël, dans la collection « Denoël & d’ailleurs » (en 1999 et 2005). Puis, c’est Zulma qui l’a repris en 2013. Il faisait figure de livre étrange, inclassable, et ses aficionados, quand ils en parlaient, avaient de drôles de lueurs dans les yeux. Ce n’est qu’aujourd’hui que je le lis et je tiens à m’excuser auprès des personnes qui me l’avaient chaudement recommandé. C’est un livre que j’ai trouvé effectivement marquant, singulier, par moment hallucinant, et éprouvant ( ! ) Je ne cache pas que j’en ai trouvé la lecture quelquefois difficile car il n’y a aucun temps mort, aucune pause : le héros, se heurtant à un monde qu’il ne comprend absolument pas, cherche sans s’interrompre des clés (il faut dire que c’est une question de survie ! ) Il observe, il analyse, il creuse, sans faiblir, il cherche encore et encore et nous fait participer à sa quête du sens. Un livre donc qui se « mérite » mais quel plaisir de se laisser plonger dans l’inconnu, l’insaisissable !

L’inconnu, nous y sommes confrontés dès le début du livre lorsque Budaï se réveille dans l’avion qui vient de se poser. Il est emporté d’emblée par un mouvement qu’il ne contrôle pas. Les passagers descendent de l’appareil, il est entraîné par la foule, englouti dans l’agitation de l’aéroport, prend le bus que tout le monde prend pour se rendre au centre-ville et se retrouve dans un hôtel face à un réceptionniste qui le presse de se faire enregistrer. Mais quelle est la langue que celui-ci parle ? Budaï n’en sait fichtrement rien, il a beau chercher de l’aide autour de lui, personne ne le comprend et il ne comprend personne :

 (…) il a beau poser et répéter ses questions dans toutes les langues qu’il connaît, aller jusqu’à crier le mot « information », on lui répond chaque fois de cette même manière incompréhensible, sur cette intonation inarticulée, craquelante : ébébé ou pépépé, étyétyé ou quelque chose comme ça ; ses oreilles raffinées et habituées à capter les consonances les plus variées et à distinguer les nuances, n’entendent pourtant cette fois que des grognements et des croassements.

Il a le tournis. Et la foule emplit le hall de l’hôtel, déborde sur le trottoir. Pourquoi y-a-t-il autant de monde ? La foule est partout, les gens s’affairent, pressés, font peu cas de lui, le bousculent. Il est plongé au cœur d’une masse, incompréhensible :

 Le hall ne désemplit toujours pas, Budaï est bousculé, comprimé, il doit se frayer un chemin jusqu’au tourniquet de sortie (…) Dans la rue la cohue n’a pas diminué non plus, la multitude tangue, oscille dans tous les sens formant des courants et des tourbillons. Tout le monde est pressé, halète, joue des coudes dans la masse ; une petite vieille, un foulard sur la tête, pétarade à côté de lui en lui donnant un coup de pied dans la cheville et accessoirement quelques coups de coude dans les côtes. Sur la chaussée, les véhicules se suivent de près en essaims tout aussi denses, s’agglomèrent et redémarrent sans laisser nulle part une chance aux piétons de traverser, formant constamment des bouchons en un incessant fracas de moteurs et de klaxons(…)

Il parvient cependant à se faire remettre une clé de chambre par le guichetier de l’hôtel qui lui substitue au passage son passeport, le privant ainsi de son identité ! Un départ narratif donc sur les chapeaux de roues. Et le rythme ne faiblira pas jusqu’à la dernière page. Les situations problématiques s’accumulent, malmenant de plus en plus Budaï. L’écriture serrée, sans temps mort, ne nous laisse pas respirer. Il y a notamment peu de blancs typographiques : peu de découpages en chapitres et les paragraphes sont longs et touffus. Budaï et le lecteur seront ballottés de page en page, bousculés et happés par le bruit, l’agitation constante. Les seules pauses ménagées seront les moments de réflexion de Budaï quand il se retrouve seul dans sa chambre, au calme, et tente de déchiffrer, avec analyse et force concentration, cette langue si étrange. Enfin, « pauses » est un bien grand mot car Budaï, en bon étymologiste qu’il est, puise dans toutes ses facultés intellectuelles, éprouve toutes ses méthodes de déchiffrage, épuise toute la vivacité de son esprit et se heurte, encore et encore, au caractère indéchiffrable de cette langue et de son écriture.

Une bonne âme heureusement lui apportera un peu de réconfort. La liftière de l’hôtel en effet n’est pas insensible à son charme et partagera avec lui des moments de sensualité et d’apaisement. Dédé, Edédé, Tété ou Bébé (il ne saisit pas bien son prénom, les sonorités de cette fichue langue ne cessent de lui échapper) sera la seule personne avec laquelle il pourra communiquer. Cela sera par contre au-delà des mots, seules compteront l’intonation et la douceur des corps. Il la perdra malheureusement de vue, tous deux happés par l’agitation de la ville.

Budaï est cependant combatif, et n’aura de cesse, tout au long du roman, de chercher à quitter la ville, à la fuir, à défaut d’en comprendre ses habitants. Mais la ville est mouvante, tentaculaire, semble n’avoir pas de fin. Budaï n’arrive pas à atteindre la périphérie. Toujours des voitures, du monde, même dans des endroits tels que les cimetières, les églises, les abattoirs ( ! ) Un défilé permanent, harassant, hallucinant. Mais Budaï ne renonce pas :

 (…) il s’engage à rester dans la ville encore une année ou deux, voire même cinq ou dix, à condition d’avoir la certitude de pouvoir entrer chez lui ensuite. A condition d’avoir la possibilité de compter à rebours les jours, les semaines, les mois qui restent.

Ou alors, n’y aura-t-il pas de retour ? Est-ce ici sa dernière station, l’ultima Thulé des antiques où il devait échouer, quelle qu’ait été sa destination, Helsinki ou toute autre, et où tôt ou tard tous les hommes échouent ?

Epépé, ou le cauchemar éveillé d’un homme qui, en dépit de ce qu’il est, et de ce qu’il avait, se heurte à l’échec, l’incommunicabilité, peut-être même à l’insoluble. Le mauvais sort, l’arbitraire, ont bouleversé sa vie. Il est plongé constamment dans l’inconnu et la solitude. C’est terrible, profondément absurde. Cela m’a fait froid dans le dos.

Edité par Zulma en 2013, collection Poche.
Traduit du hongrois par Judith et Pierre Karinthy